Genre : Rock alternatif UK
Note : ****
Cas rarissime chez les Britishs : un groupe voué corps et âme à l'adoration du meilleur - donc le seul qui vaille - de Lou Reed, sans pour autant sombrer dans le carbonage ou la béatitude tétanique qui guette tous les idolâtres incapables de remettre en cause leur objet de culte. Car pour l'âme des Weather Prophets, Peter Astor - physiquement aussi proche du rock'n'roll animal que moi de Mister Dynamite, il s'agit, depuis le constat traumatisant de son enfance, d'exorciser le démon. Pour cela l'insulter, le regarder de haut, lui cracher à la figure ses trente-six vérités humiliantes et mortelles. Un tel personnage n'a pas le droit, sous peine d'insulte à la race, d'échouer sur les rivages peu glorieux du confort yuppie, aussi triste et sec qu'une éponge au soleil. J'aurais trop peur de terminer ainsi. Donc, moi, Peter Astor, je réussirai là où lui a échoué : vieillir digne et fier, quitte à ne me laisser confier que les clefs de l'antichambre du succès.
Reste à constater que, toutes proportions gardées, le pari apparaît de moins en moins démesuré. Dans sa position, avec ce qu'il tient dans les pognes et ce dont il rêve la journée, que peut espérer de mieux un gars comme Astor ? Le bouquin touche à ses derniers chapitres, les passages les plus glorieux sont sans doute pour la plupart déjà écrits, les rôles des héros déjà distribués et les plus fortes prouesses stylistiques déjà imprimées et répertoriées. Plutôt que de se battre déguisé en chiffonnier opportuniste pour y trouver l'un des derniers strapontins, il joue dos tourné. Le front haut et la démarche têtue, viendra à ma musique qui voudra, je ne ferai pas un pas de côté. Et de chausser des oeillères comme d'autres enfoncent la tête dans le col de leur veste pour se sentir invulnérables et sûrs de ne pas avoir tort, sans chercher à savoir si quelqu'un devait avoir raison. La démarche en est solide et roublarde, profondément attrayante, d'autant plus qu'il sait y mettre les formes.
Après un premier groupe-culte sacrifié sur l'autel de son ego - The Loft -, une pleine main de singles et un album rhumatique, l'infanticide Peter Astor reprend où il l'avait laissée la poursuite de son idée fixe. Un rock, dont l'élégance ferait pâlir de jalousie Oscar Wilde qu'on imagine pour l'occasion tenant une guitare : non pas un chic pisse-vinaigre à la Paul Weller ou une distinction amidonnée et javellisée à la Brian Ferry, mais bien l'élégance limpide et indémodable des galbes naturels et des couleurs faussement pâlotes, celle qui sait descendre dans les ruelles les plus sordides et ne pas rester immaculée lorsque les taches pimentent le port, jouer avec les voyous et compromettre les apparences. "Judges, juries & horsemen" avec, contrairement au précédent, une météo différente chaque jour. Le printemps optimiste de "Always the light", pêché au plus profond, le noir bouché de "Hollow heart", les rêvasseries en tire-bouchon de "Ostrich bed", la pureté intouchable de "Bury them deep", un morceau depuis lequel il ne pense plus à l'autre, un morceau que personne n'oserait renier. Mais que lui seul pouvait écrire.
Christian Fevret dans Les Inrockuptibles N°13 d'Oct./Nov. 1988
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