Genre : Rock
USA
Note : *****
La Bête est de retour. Rasée de frais, le frein mis au tabac et à l’alcool, elle nous revient rien moins qu’en cognant, et très fort. En douze directs et trois crochets instrumentaux, Tom Waits étrille son éternelle image de poèteux éthylique qui biberonne au jazz et au Beam’s et sort même pendant trois morceaux avec la môme rock’n’roll. Vous m’avez bien lu. La belle gosse à la belle attitude a flashé votre alcoolique favori. Oubliée la figure du clodo graisseux enfumé par ses taffes, morte. Même si elle a rassemblé le premier quarteron de fidèles puis ameuté des brigades d’intellos en quête de «trash» littéraire, elle commençait salement à le desservir, à le faire passer pour le fournisseur annuel d’albums pour boire. Vous étiez amoureux de l’ancien ? Moi aussi, et sachez qu’après «Swordfishtrombones», j’en pince davantage. Si vous êtes du genre à confondre «Blue Valentine» avec votre frère de sang passé minuit et la demi-bouteille, et que le sax de «Burma Shave» vous est lacrymal, tope là, cet album est votre nouvelle Bible. De la veine du virage électrique de «Heartattack And Vine» — album non négligeable — auquel s’ajoutent les séquelles narratives de son négligé petit dernier — celui colorié par Coppola — mais le tout plus violent, dur et tendu, une manière de hard jazz, de heavy lounge je n’ose dire rock, je sens bien que je choquerais — lorgnant vers un rhythm’n’blues idéal. Ça nous donne un disque nerveux, cardiaque et cinglant, martelé sur deux faces par l’introduction massive de percussions diverses, un album de cogneur en manque de ring, une merveille. Plus ses sacrées histoires.
Attention, je ne vous dis pas que Tom Waits s’est mis aux trois accords fondamentaux, ni qu’il enchaîne ses plages en hurlant «come on». Je vous parle de la couleur, du point de vue et de la manière nouvelle adoptée pour illustrer ses anecdotes, de la vigueur avec laquelle il traite ses nombreuses influences. Et là, désolé, c’est du rock qu’on entend — parfois. Aussi, je demande aux anciens de ranger leurs anathèmes, car chacun y trouvera sa liqueur. Les pionniers pleureront sur les ballades voix/piano comme «Soldier’s Things» ou «Johnsburg, Illinois», chanson sur un trou perdu, bled paumé proclamé centre du monde parce que votre Belle y est née. Ils retrouveront les dérives et retours au travers de ce qui est devenu leur Amérique imaginaire — «Town With No Cheer», «Swordfishtrombones» — mais exposés cette fois de manière vive et speedée, avec des marimbas et des tam-tam africains — «Trouble’s Braids» — les noyant dans un exotisme naïf et encyclopédique qui de Hong Kong à Birmingham passe par Adelaide. Avec du local aussi. «Frank’s Wild Years» vous donnera une idée de ce que peut être un intérieur américain pousse-au-meurtre. C’est l’histoire d’un type qui se bourre le coing et rentre foutre le feu à sa maison Phoenix parce qu’il ne supporte plus Carlos — le chihuahua aveugle et micosé de sa régulière. Le tout accompagné à l’harmonium avec une voix à faire fuir un confesseur taillé comme Spellacy. Du pur Tom Waits pour habitués. Enfin le cru nouveau, pour racoler les blues, avec «Gin Soaked Boy» qui sonne comme un vieux blues du Delta électrifié, «Shore Leave», love song moite qui se clôt par des hurlements de poulet qu’on égorge. Avec, pour terminer, le superbe «16 Shells From A 30.6», rock au beat clouté et âpre qui vous rappellera «Working In A Coal Mine». L’ensemble balancé avec une fierté de première jeunesse et un Victor Feldman percussionnant à tout rompre. Etonnant, non ?
Certes, vous allez être surpris, mais il ne vous est pas interdit d’adorer ça à la deuxième écoute. Car c’est maintenant que ce type va jauger votre amour, c’est dans quelques semaines. Lui, il revient en noir et blanc sous une pochette hideuse dessinée de sa pogne. Faudra prouver. Vos promesses c’est gentil, votre respect pour la démarche aussi, mais votre boulot reste à faire. A vous de jouer.
Philippe Leblond dans Rock &
Folk n°193 de février
1983
© 1983 Rock &
Folk. Tous droits réservés.
D’abord Tom Waits, il joue avec les mots, il écrit
des poèmes sublimes qu’il met en musique, de
l’anglais, vous vous rendez compte, d’ailleurs,
c’est même pas du rock, ce disque est plutôt dans
la lignée du précédent, «Bounced
Checks», (sans oublier la transcendante bande du film
«Coup de Coeur» hors-concours),
c’est-à-dire du jazz qui n’en est même
pas, pff, laissez tomber. Eh bien ce truc inexplicable est fait
d’un tissu de classe brute, de qualité pure, de
beauté redoutable, rien de moins, mais rien de plus,
qu’est-ce qu’il vous faut ? Il y a des morceaux aussi
déjantés que ceux de Beefheart, en moins
insupportables heureusement (comme
«Underground» qui délire très
sévèrement), moi, mon préféré,
qui finira sur toutes mes cassettes de choc que j’emporte en
voyage, s’appelle «Shore Leave», je ne
vous raconte même pas l’histoire, allez
l’écouter, si vous n’adorez pas, je vous
méprise, c’est ambiance chasse au tigre du Bengale
à dos d’éléphant, une rythmique suave
qui ondule et balance sur la seule foi de deux ou trois bongos et
d’un xylophone indescriptible parce que jamais vu jamais
entendu... des contrebasses, des mots, une voix rauque qui pleure
sa baby such a long way from home, aah, Tom Waits, Tom
Waits... Il y a celui où il raconte «les années
folles de Frank», qui foutut le feu à sa maison avec
sa femme dedans, un soir de biture au Mickey’s Big Mouth...
Il y a les blues au piano avec gammes de contrebasses
grésillantes en septième majeur, les histoires
d’alcoolique de province.
Tom Waits raconte l’Amérique avec un talent
monstrueux, en plus, il ne se prend pas au sérieux, son
humour a la classe qui manquera toujours à Springsteen qui
essaie de nous mettre la larme à l’oeil, qui y arrive
d’ailleurs dans certains cas, mais à quoi bon pleurer
sur l’Amérique ? Tom Waits sait en ricaner, et ce
disque est incroyablement réussi, je me demande même
si c’est pas son chef d’oeuvre.
Ainsi, l’instrumental «Dave The
Butcher», enregistré au Chromelodion, qui sonne
comme un orgue Hammond-accordéon vieux de deux
siècles, bande-son descente d’acide pour
«Quai des Brumes» ou «Hôtel du
Nord» ou «Le Kid»... Le jazz est
là partout, mais c’est plus du jazz, du cabaret-rock
non plus, c’est plus du piano-bar, c’est du jazz-rock,
ah, non, le terme est déjà pris, c’est tout
ça à la fois, c’est... c’est probablement
le disque le plus marquant, le plus fort, le plus authentique et le
plus talentueux que j’aie entendu cette année.
Qu’allez-vous acheter à la place ?
Bruno Blum dans BEST
n°184 de novembre 1983
© 1983 BEST. Tous droits
réservés.


