Genre : country, folk
USA
Note : ***
L'homme qui change de pseudonyme plus vite que son ombre nous rend ses deux devoirs de vacances, toujours impeccablement soignées. Le premier, réalisé avec Mick Turner (Dirty Three) appartient à la veine dépouillée et minimaliste des premiers Palace. Le second, plus savamment orchestré, est le fruit d'une collaboration avec Jim O'Rourke, Bill Callahan et Laetitia Sadler. Mais le nom et la qualité des invités importent finalement assez peu. Le bonhomme pourrait bien enregistrer avec le Grand Orchestre du Splendid ou Los Machucombos qu'il arriverait encore à arracher des sanglots à une part de flan. Au total, dix titres de plus dans la discographie pléthorique de Will Oldham. Dix titres essentiels, comme d'habitude.
Matthieu Grunfeld dans Magic!
n°45 octobre 2000
© 2000 (Hi Press). Tous droits
réservés.
Retour de Will Oldham avec deux disques en collaboration : l'anecdotique All Most Heaven et le beau et nocturne Get on jolly.
Les disques
de Will Oldham, ex-frère Palace, ont la sale habitude de
transformer nos vies, de chambouler nos oreilles, l'air de rien,
avec une indifférence toute nonchalante. Ainsi, Oldham - ou,
quand ça lui chante, Bonny "Prince" Billy - nous a pris en
otages et ne nous lâche plus, s'amusant à
détourner nos émotions, à en faire de la chair
à pathos. Ces disques-là sont des champs de bataille,
desquels on ne ressort jamais indemne, jamais tout à fait le
même, la mémoire un peu plus courte, les sens
violés. Ces jours-ci, il livre deux disques courts, en forme
de collaborations. Le premier, All most heaven,
réalisé avec Rian Murphy, second couteau estimable du
label Drag City, est anecdotique, malgré un casting de choix
: Smog, Jim O'Rourke... Will Oldham, pour la première fois,
donne l'impression de relâcher sa prise et se fait un peu
plus joyeux et fanfaron : l'intrusion de pianos de bastringue et
d'orchestrations de foire sont autant d'occasions de jouer les
mauvais larrons, les sagouins de carnaval.
Get on jolly, en revanche, réconcilie avec le
meilleur de Palace. Ces six morceaux familiers mettent à
plat une musique délicate et branlante, où les voix,
les instruments et les arrangements passent leur temps à
nous faire croire qu'ils sont en train de vaciller, de
s'éteindre à petit feu. Get on jolly sonne
comme un disque surréel, enregistré après une
apocalyspe imaginaire, par des musiciens persuadés que les
Everglades jouxtent l'Inde et le Pakistan. Ces types-là
(Oldham et le Marquis de Tren, alias Mick Turner, membre actif des
Dirty Three) sont allés dénicher leurs textes dans
les pages du poète indien Rabindranath Tagore et en ont fait
des mantras nocturnes, des blues poisseux, macérés
dans du vin de fortune, des chansons d'amours
désertées, des cris d'angoisse qui sont autant de
défaites avouées du geste devant la chanson, la
musique. Ici, guitares, violons, voix, cordes et vents tendent
à la contemplation ultime : celle qui reconnaît qu'il
y a davantage d'émotions et d'ivresse dans trois accords
mineurs et une voix écorchée que dans des milliers
d'histoires d'amour en trompe-l'oeil, faussement réalistes,
faussement intimes ou habitées.
Joseph Ghosn
dans Les Inrockuptibles n°259 du 3 octobre 2000
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COUNTRY-FOLK. Nouvel album au lyrisme asthénique.
L’automne atone
d’Oldham
Une brise
— «au vent mauvais», dirait Verlaine
— soulève une brindille, qui retombe en faisant des
joliesses. C’est l’époque de l’automne,
où les préaux distraient leur spleen à suivre
les tournoiements d’«hélicoptères»,
ces feuilles mortes aux formes d’élytres de hannetons.
Ainsi descendent les airs de saison d’Oldham.
Son nom à lui seul évoquerait la vieillesse, sa voix
est celle d’un prématuré quadragénaire,
marmonnant une curieuse bouillie fièrote de disque en disque
: «Quand tu me demandes de chanter c’est comme si
mon coeur allait éclater de joie / Je te contemple et mes
yeux pleurent.» Sur ce premier morceau, à
l’exaltation forcée, traînent des lambeaux de
guitare et un geignement d’accordéon tiré
à l’harmonium. Chant et instrumentation
s’essoufflent bientôt. La deuxième
«chanson», semblablement prise de stupeur
(«Dans la nuit exténuée laisse-moi tomber
de sommeil sans lutter...»), confine au mélodique
par crêtes. Voix dédoublée de même, avec
variation infime du dispositif et fin abrupte, la troisième
détimbrée et la suite ad nauseam.
L’absence de percussion alanguit essentiellement une
manière musicale qu’on hésite à
cataloguer «country déviant».
«Maugréant, grommelant et traînant ma
carcasse... », le quatrième air frise
l’ambient. Le cinquième dit : «Ma
demeure est sombre et désolée, dit-elle.»
La plage six conclut en estompement final d’un thème
lugubre introduit par la piécette quatre :
«I found a joy of my own...» La
tonalité est à l’asthénie
poétique, évoquant des Simon & Garfunkel
lobotomisés.
Disque tronqué. A la limite, on peut se
passer de distinguer un prétexte lyrique d’un autre,
sur ce nouvel album qui n’en est pas un. Disque
tronqué, peinant au démarrage et à conclure,
monocorde, grelottant instrumentalement en écho empathique
aux yodels empâtés. Au-dedans,on tombe sur un
titre nommant la chose : Get On Jolly, défiant la
traduction («Entrez dans le joli brouillard» ?). Au
verso, sur fond de Bhopal de fantaisie, s’alignent
verticalement six chiffres, dont une équation : 2/15, 25,
81, 86, 64, 66. Victimes ? Dates ? On est fondé à
supposer que ces nombres tiennent lieu d’intitulés,
selon un journal intime ou une feuille de température
d’un lit de malade. En accompagnement à la voix
souffreteuse du médium chicagoan, une bande musicale,
semblant évadée de la rue d’Honfleur où
somnambulait Erik Satie le musicien-poirier, se dévide
à l’envers. Ainsi commence, les pieds devant, la
balade automnale 2000 d’Oldham. Ou quel que soit celui pour
qui voudrait se faire passer notre Will l’Espiègle
geignard, selon l’humeur fils unique Palace Brothers ou
singulier Bonnie Prince Billy dédoublé — outre
tels improbables Mick Turner ou Jeremy Devine de circonstance, ou
surtout le laquais grand siècle dont Will Oldham, sous son
pseudo principal, prend le déguisement à jaquette sur
un mini-CD criard adjacent,
All Most Heaven
(1). L’UFO Get On
Jolly, quant à lui, dans la même veine
«nobliarde», se révèle au détour
d’un graffiti de rondelle, redevable à «the
Marquis de Tren & Bonny “prince” Billy»
— «prince» qui disparaît sur la tranche au
profit d’un strict «Bonny Billy».
Crypto-chanteur. Inutile de dire qu’on ne
croit nullement à l’existence de ce Trissotin de
«Tren». Dont la voix d’appoint serait
«enregistrée à Scuzz World par Paul
Oldham». Personne ne croyant davantage à la
réalité de ce parent Oldham récurrent
(frère ? cousin ? tante ?) A qui se fier ? Pas à la
parole du crypto-chanteur dégarni à dentelles, Will.
D’aplomb, cette voix flanche. Le timbre, fêlé,
sans motif connaît peu de modulations, de tête
notamment : son mode est la litanie, point. Parfois, un couinement
amorphe s’échappe. Effroi, joie, dodo, pipi ? On ne
sait.
Avec tout cela, comprenne qui pourra, cette nouvelle jonchée
de comptines folk du lymphatique troubadour US présente un
agrément. De l’ordre du dorlotement. Et une valeur
objective ; le champion country-rock Johnny Cash ne vient-il pas de
reprendre en duo l’un des refrains d’Oldham, I See
A Darkness, lancé l’an passé dans ces
colonnes ?
Résultat : le simili-CD Get On Jolly
s’écoute comme on patouillerait sur une grève
normande. Un des charmes vikings de la partition vient de ses
silences. Quant aux textes, de Rabindranath Tagore le Hugo bengali,
ils sont «adaptés du
Gitanjali». Flottant entre deux eaux au fil de la
voix, l’attention dérive avec la pochette
illustrée de photos peintes dignes d’Idaho, vers les
palais anciens des maharadjahs bordés de canaux. Dans ces
eaux mortes de Gange mental, traînent des torpeurs. Que
module en batracien patient notre doloriste maison. A peine
présentable, mais qu’on représente.
(1) All Most Heaven est un mini-CD de 4 titres et 3 photos de «Rian Murphy & Will Oldham». Les clichés figurent Will en pourpoint de courtisan à Ray Ban rouges et faux airs de Valmont Malkovitch. Lui et un fat en redingote pivoine s’éventrent par terre comme des folles. Les chansons rythmées, surchargées d’arrangements pour orchestre de chambre sont cacophoniques. Seule Song Of All est passable, en raison de sa lenteur, dans le registre plaintif habituel.
Bayon dans Libération du
lundi 13 novembre 2000
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