20 ALBUMS POUR L'ILE DESERTE  posté le samedi 06 mai 2006 14:19

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, 20 ALBUMS POUR L'ILE DESERTE

C'est un jeu un peu idiot auquel je me suis livré sur cette page. Voici une sélection, dont le contenu et le classement sont évidemment susceptibles d'évolution, de 20 disques qui m'accompagneraient assurément pour un voyage vers la mythique " île déserte ".  20 DISQUES c'est très peu mais je ne pourrais me passer de ces vingt-là. Vous pouvez également faire partager votre sélection " île déserte " en postant un commentaire.

  •  01  :: Palace Brothers
  
"There's No-One What Will
Take Care Of You"
 (USA, 1993)

  •  02  :: The Cure
  
"Pornography" deluxe edition
   (G-B, 1982/2005)

  •  03  :: The Clash
  
"London Calling"
   (G-B, 1979)

  •  04  :: Joy Division
  
"Closer"
   (G-B, 1980)

  •  05  :: Bob Marley & the Wailers
  
"Catch A Fire" deluxe edition
   (Jamaica, 1972/2001)

  •  06  :: Low
  
"I Could Live In Hope"
   (USA, 1994)

  •  07  :: Neil Young
  
"On The Beach"
   (Canada, 1974)

  •  08  :: Mogwai
  
"Come On Die Young"
   (G-B, 1999)

  •  09  :: The Cure
  
"Faith" deluxe dedition
   (G-B, 1981/2005)

  •  10  :: Nick Drake
  
"Five Leaves Left"
   (G-B, 1970)

  •  11  :: Bruce Springsteen
  
"Nebraska"
   (USA, 1982)

  •  12  :: Arab Strap
  
"Philophobia"
   (G-B, 1998)

  •  13  :: Pinback
  
"Blue Screen Life"
   (USA, 2001)

  •  14  :: Talk Talk
  
"Laughing Stock"
   (G-B, 1991)

  •  15  :: the Mountain Goats
  
"Sweden"
   (USA, 1995)

  •  16  :: Lambchop
  
"How I Quit Smoking"
   (USA, 1995)

  •  17  :: Tom Waits
  
"Swordfishtrombones"
   (USA, 1983)

  •  18  :: Sparklehorse
  
"Vivadixiesubmarinetransmissionplot"
   (USA, 1995)

  •  19  :: Bob Dylan
  
"John Wesley Harding"
   (USA, 1968)

  •  20  :: Pink Floyd
  
"The Piper At The Gates Of Dawn"
   (G-B, 1967)

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Pink Floyd : The Piper At The Gates Of Dawn (1967)  posté le mercredi 03 mai 2006 10:45

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Pink Floyd : The Piper At The Gates Of Dawn (1967)

Genre  :  Rock Psychédélique UK
Note :  *****


Ce premier album du Floyd ne contient pas les premiers singles du groupe, comme c’était d’usage à l’époque (cf “Sgt Pepper” des Beatles, privé de “Penny Lane” et “Strawberry Fields Forever” pour les mêmes raisons). C’est bien dommage car des morceaux comme “Arnold Layne”, “See Emily Play” et “Apples And Oranges” sont de pures merveilles, supérieures à bien des morceaux de cet album.. On les retrouvait en vinyle sur des compilations laides (par le look) et bancales (par le choix des titres) comme “Relics” ou (mieux) “Masters Of Rock”. En CD, espérons seulement qu’il ne faut pas se payer un coffret de dix albums pour les récupérer... Cela dit, ne crachons pas dans la soupe, ce “Piper” vaut le coup d’oreille, bien sûr. Il fut partout assez mal accueilli à l’époque de sa sortie par les branchés londoniens qui avaient l’habitude de voir le groupe se produire dans les clubs de l’underground psychédélique d’alors, où il délivrait de longues improvisations complètement freak out, et qui le trouvaient trop propre (Pete Townshend dira lui-même que cet album était “une honte”). On retrouve en deux occasions ce type de morceaux, instrumentaux, signés collectivement : “Pow R Toc H” et “Interstellar Overdrive”, et ma foi... On aurait plutôt tendance à penser l’inverse : ce qui reste aujourd’hui de meilleur, ce sont les petites chansons. Pas si petites que ça, tout de même, toutes à une exception mineure (signée Waters, pas encore maître du monde) griffées de la plume du mythique Syd Barrett, qui quittera le groupe peu après la sortie de cet album. Génie cintré, leader irresponsable, il imprime à celui-ci un esprit et un son qu’on ne retrouvera jamais par la suite comme si le Floyd post-Barrett était un autre groupe. Des changements harmoniques pour le moins surprenants (“Astronomy Domine”, “Lucifer Sam”), une façon de chanter inimitable et une poésie terriblement personnelle font de ses compositions des espèces d’ovnis dans le monde du rock. Certaines nous entraînent vers ce que produira Barrett ultérieurement en solo sur ses deux albums hantés et magnifiques que sont “The Madcap Laughs” et “Barrett”, ainsi “The Gnome” ou “Flaming”. D’autres, comme “Chapter 24” et surtout “Matilda Mother”, sont des petites merveilles pop pleines de ruptures et de surprises, rappelant parfois les Beatles, les Who ou les Beach Boys, mais avec ce petit quelque chose en plus. La folie, peut-être.

 

Stan Cuesta dans Rock & Folk hors série n°11
  “300 Disques Incontournables 1965-1995”
© 1995 Rock & Folk. Tous droits réservés.


Et voici que soudain surgit la conjonction parfaite entre une drogue, une ville, un groupe. Par sa musique audacieuse, le groupe synthétise un mouvement nouveau qui attire un noyau dur de fervents adorateurs. Cette histoire n'a cessé de se répéter depuis les débuts du Pink Floyd de Syd Barrett. Syd Barrett est le grand génie méconnu du rock. Un précurseur au look d'une beauté byronesque. "Syd était un génie. Tout était facile, nous n'avions qu'à le suivre", raconteront les Floyd pour une fois unanimes, car tous persuadés d'avoir croisé un pur diamant humain. Il y a en Barrett quelque chose du pied piper, le joueur de flûte de Hamelin. Mais c'est au bout de sa Binson Echorec que le Londres psyché s'accroche. Cheveux bouclés, yeux charbonneux et chemises à jabots, Syd indique plein de pistes possibles à tous ceux qui viendront. Car Barrett veut tout partager. Il semble parler aux elfes, aux fées et sa voix charme les lutins. Sa guitare magique ricoche entre les planètes, façon grosse boule de flipper cosmique. Barrett taquine tous les guitaristes existants, passés ou à venir. Il invente la guitare post-blues dès 1967. Alors, ce disque ? Monumental. Musique froide, cérébrale, car jouée par d'impeccables étudiants en architecture, totalement au service du génie dont la très réelle folie secoue déjà les vieux carcans de la pop. Sur son premier disque qui commence par des bruitages radio parasites, Pink Royd ose plein de choses, notamment un morceau de bravoure instrumental de neuf minutes ("Interstellar Overdrive") qui va suivre la formation et constituer un respectable cheval de bataille en live. Mais Barrett possède également les secrets du rock'n'roll garage. Le titre "Lucifer Sam" est construit sur un riff sidérant de logique, imperturbable et économique, un riff aussi contagieux que ceux de "Louie Louie" ou de "Satisfaction". Cet invraisemblable éventail de possibilités ne passe pas inaperçu. Chaque apparition du Floyd est un événement underground, le premier single publié par EMI ("Arnold Layne") fait un score remarquable, le deuxième ("See Emily Play") affole les radios. Dans les clubs, au premier rang, deux fans de Syd n'en perdent pas une miette : David Bowie et Marc Bolan suivent les moindres apparitions dramatiques de leur idole, de plus en plus délabrée par sa consommation quotidienne d'acide. Tout à fait étrangement, dans de récentes interviews, Roger Waters a souhaité décliner toute responsabilité du Floyd dans le mouvement psyché qui suivit. Pour Waters, l'affaire est close, inexistante au prétexte que trois membres du groupe ne prenaient aucune substance. Cela est sans doute exact. Mais Syd Barrett consommait suffisamment de LSD pour quatre. Voire pour tout le pays de Galles. Le point fort de la démonstration de Waters s'appuie sur la chanson "Bike", qui termine le disque. A première écoute, certes, ambiance juvénile, refrain enjoué, un adolescent chante sa bicyclette, quoi de plus normal, banal, quotidien ? Mais les vieux combattants des guerres psychédéliques connaissent bien la légende de la bicyclette ! Dès 1943, un chimiste suisse nommé Albert Hofmann travaille sur l'ergot du seigle. Le 16 avril, ce chimiste employé des laboratoires Sandoz se sent "bizarre". De fait, manipulant à main nue du LSD 25 qu'il vient tout juste de synthétiser, il s'est dosé sans le savoir. Hofmann ferme son laboratoire pour le week-end. Se croyant grippé, il décide de rentrer chez lui, à bicyclette. Et comme raconté dans son livre de souvenirs, c'est alors que le petit chimiste pédale joyeusement dans la campagne suisse que commence le premier  trip de l'époque moderne... Si l'on écoute la fin du titre " Bike", effectivement le refrain enjoué des débuts laisse soudain place à un long freak-out acide proche de la musique concrète. Il faut quatre mois au groupe pour mener à bien son enregistrement (Studios Abbey Road, du 15 mars au 5 juillet 1967. Pour l'époque et pour un groupe débutant la chose est inouïe). Si le premier album du Floyd reste remarquable, c'est que, par-delà la fulgurance des géniales compositions de Barrett, l'auditeur est sans cesse déconcerté par des climats contradictoires. Rien ici n'est réel. Des climats blues évoluent en comptine pour barrer cosmique, des bluettes acoustiques dérapent dans des instrumentaux électriques, le Floyd oppose sans cesse deux mondes, celui de la campagne anglaise et celui des immensités intersidérales. Enfin Barrett semble tout au long se poser des questions sur son appartenance à un groupe (adulte ou adolescent ?). Il ne se les posera plus très longtemps : son éviction est proche. L'enregistrement fut à l'évidence pénible. Dans les studios feutrés où les ingénieurs portent encore des blouses blanches, Syd Barrett refuse de se plier aux demandes du producteur maison Norman Smith, s'avère peu désireux de rejouer ses titres deux fois de la même façon (ce qui reste encore à l'époque le principe de l'enregistrement moderne). Mais chacun apporte sa contribution, Roger Waters signe une chanson et Rick Wright, impeccable musicien, propose d'étonnantes parties de claviers. Nick Mason assure des rythmes hypnotiques qui deviendront sa marque et préfigurent les boucles techno. Barrett devient l'élément perturbateur, imprévisible. Son état empire, sa consommation d'acide devient démentielle et le génie ingérable du Floyd sera tristement abandonné par son groupe quelques semaines après la sortie du disque. Existant dans une version monophonique spécialement choyée au mixage par  le groupe (et rééditée en CD), ce disque est l'un des grands moments de l'histoire analogique. La sortie fut saluée par un tir de barrage. Certains journalistes adorent et décrivent (le Melody Maker parle pour la première fois d' "avant-garde", en français dans le texte  mais Pete Townshend des Who refuse de reconnaître les directions musicales prises par les Pink Floyd. Il qualifie leur musique de "fucking awful bubblegum Mickey Mouse music". Syd Barrett a regagné sa ville natale de Cambridge, où il réside toujours, fantôme absolu du rock. Des photos prouvent qu'il s'est autorisé une apparition lors de séances en studio de son ex-groupe pour l'album "Wish You Were Here". Lors du concert de reformation du Floyd  pour Live 8 2005, Roger Waters lui a rendu un hommage bouleversant.

 

Philippe Manœuvre dans Rock & Folk d'août 2005
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Alors que Syd Barrett ressort enfin de son trou noir (pour vider ses poubelles), on réédite luxueusement The Piper At The Gates Of Dawn : l’album qu’il dirigea, têtu et élégant, pour un Pink Floyd alors étincelant. L’occasion toujours gratifiante de revisiter un album fondamental, dont le rock ne s’est pas encore vraiment remis. Syd Barrett encore moins.

Plus fort que les dernières photos de Lady Di, ce cliché publié en catimini par le précieux magazine anglais Mojo dans son édition de septembre : on y voit un type, la cinquantaine voûtée et dégarnie, en train de sortir ses poubelles. L’homme croise furtivement l’objectif, d’un regard à rendre presque chaleureux et rassurant celui d’Anthony Hopkins dans Le Silence des agneaux. Le registre d’état civil de Cambridge a inscrit voilà un demi-siècle le propriétaire de cette oeillade terrifiante sous l’identité de Roger Keith Barrett. La main courante des grands naufrages du rock fait remonter approximativement à l’hiver 72 les derniers signaux envoyés en direction de la terre ferme par Syd Barrett. L’ultime groupe auquel aura appartenu l’elfe fantomatique du Pink Floyd originel avait pour nom prémonitoire Stars, et depuis vingt-cinq ans seules les galaxies reculées reçurent effectivement la visite de Syd Barrett. Jusqu’à cet instantané de la vie domestique qui équivaut déjà chez les Soubirous impénitents que nous sommes à l’apparition de la sainte Madonne. L’ironie veut qu’au moment précis où le cher disparu réapparaît pour sortir ses poubelles, EMI sorte de son côté une édition nouvelle, luxueusement emballée par le designer Storm Thorgerson - celui-là même qui réalisa la pochette originale -, de The Piper At The Gates Of Dawn, le seul album entièrement maîtrisé par Barrett à la tête du Floyd. A propos de poubelle, inutile d’y glisser précipitamment votre vieil exemplaire stéréo de ce monument fondateur du psychédélisme anglais, puisqu’il s’agit aujourd’hui d’une version en mono telle que l’avait conçue Barrett à l’origine et qui n’avait figuré jusqu’à ce jour que sur les premiers pressages de l’album en août 67. Si on n’est pas du genre à prétendre que le seul enthousiasme jamais soulevé par Pink Floyd réside dans cette première et fantastique copie - on tient notamment Meddle pour un véritable chef-d’oeuvre d’élégance -, il faut bien reconnaître que malgré ses 30 ans bien sonnés, The Piper At The Gates Of Dawn sème encore à la réécoute une fichue pagaille multisensorielle. Quant au récent regain d’attention pour le space-rock et les explorations transcendantales - en témoigne l’un des disques passionnants de l’année, celui de Spiritualized -, il nous renseigne sur l’influence jamais retombée du delirium barrettien sur le mental collectif du rock.

Pourtant, malgré le nom qu’il s’était choisi à ses débuts - The Pink Floyd Sound -, le quatuor sorti frais émoulu des écoles d’art et d’architecture de Cambridge et de Londres a passablement tâtonné avant de se trouver un son. "Nous sommes des stars avant d’être des musiciens" claironnait Barrett en 66, qui n’avait qu’une idée floue des voies à emprunter mais une idée fixe quant à leur issue royale. On peut même avancer l’hypothèse suivante : si, par un hasard assez singulier, Pink Floyd n’avait pas été amené à enregistrer son premier album dans le studio voisin de celui où les Beatles étaient en train de concevoir Sergeant Pepper, le résultat final aurait présenté une tout autre allure. Début 67 à Abbey Road, les deux événements qui marqueront le futur proche du rock anglais se décident à quelques mètres de distance, à peine séparés par un couloir vite improvisé en haut lieu de l’espionnage industriel : "Je suis persuadé que les Beatles copiaient ce que nous étions en train de faire", confiera plus tard Peter Jenner, le manager de Pink Floyd. "Nous en faisions autant avec ce que l’on entendait depuis le couloir." Pour les Beatles, l’enjeu est clair : faire encore mieux que leur propre Revolver, dernier étalon planétaire en date. Mais ceux-là ignorent que Pink Floyd - qui n’a auparavant sorti que deux singles - s’est fixé exactement le même but. Dans le camp floydien, on possède un précieux allié en la personne de Norman Smith, producteur maison d’EMI, qui a travaillé comme ingénieur aux côtés de George Martin jusqu’à Rubber soul. Il connaît tous les plans adverses et c’est lui qui entraîne Barrett - dont il a immédiatement cerné le génie - vers les retranchements radicaux d’une folie encore embryonnaire. Logiquement, Pink Floyd aurait dû sur son premier album se limiter à parfaire un art aérien et gracile de la pop-song ébauché par les merveilleux Arnold Layne ou See Emily Play. Sous l’influence jumelée de son prestigieux voisinage et du LSD - dont il est devenu entre-temps un consommateur effréné depuis qu’il habite du côté d’Earl’s Court, repaire londonien de la défonce chic -, Barrett va griller en quelques semaines toutes les étapes et l’essentiel de ses fusibles. Jusqu’alors, il y avait deux Pink Floyd bien distincts : celui qui massacrait des standards rhythm’n’blues sur la scène de l’UFO en compagnie de Soft Machine et de quelques autres apprentis artificiers, et celui autrement plus fréquentable que l’on pouvait apercevoir, souriant en chemise à fleurs à Top of The Pops, qui possédait encore les manières d’une jeunesse britannique bien éduquée.

Avec The Piper At The Gates Of Dawn, le premier — colocataire sauvage et malpoli du cerveau schizophrène de Barrett — va s’introduire dans l’antre raffiné du second pour lui refaire le portrait. Toute la jeunesse anglaise a ressenti le poids des estocades successives des Beatles, du psychédélisme hautement fumigène en provenance de Californie et des outrances libertaires de Coltrane, dont Barrett était un amateur avisé. Plus question dès lors de laisser les vieilles manies de la pop se figer entre dentelle et soie, même si l’heure n’était pas tout à fait venue non plus pour un largage total des amarres. Mieux qu’aucun autre album paru dans l’Angleterre de la fin des années 60 — Sergeant Pepper compris —, The Piper At The Gates Of Dawn concilie dans un équilibre assez prodigieux folie furieuse et innocence, à mi-chemin entre la communion extatique chère aux hippies et la camisole : le premier des grands disques de pop aliénée. Les plaies et fêlures intimes de Barrett — orphelin de père depuis l’âge de 12 ans et ensuite abusivement couvé par sa mère — s’ouvriront à mesure des séances de l’album comme des fruits trop mûrs sous l’attaque des acides. De cette faille jailliront en gerbes incontrôlables ces Astronomy Domine et autres Interstellar Overdrive, comme autant de cloisons mentales défoncées à coups de feedbacks, de claviers sidérants et de fréquences sidérales. Sur Pow R. toc H., Barrett pousse l’inconscience jusqu’à se rendre sur les lieux mouvants où Brian Wilson s’est définitivement égaré en composant Smile, tandis que Take up thy stethoscope and walk donne une idée assez précise des visions stroboscopiques qui étaient les siennes à l’époque, et qui le restèrent longtemps. Et puis, surtout, il y a ces dragées à la poudre explosive dont Barrett est allé puiser les thèmes chez Lewis Carroll, Edward Lear ou Tolkien, dans la poésie symboliste française ou chez les taoïstes : ces Matilda mother, The Gnome, Scarecrow ou Chapter 24 où se bousculent créatures gothiques, clavecins baroques, bruits d’animaux et héroïnes diaphanes de contes pour enfants.

On aurait tort néanmoins de négliger au profit du seul Barrett la contribution des trois autres Pink Floyd, à savoir Roger Waters, Richard Wright et Nick Mason. C’est aussi à eux, les architectes supposés sans grandeur, que revient la trame sonore quasi immatérielle qui téléporte chacune des chansons composées par Barrett hors du cadre couramment défini de la pop. Future entreprise florissante de pyrotechnie, Pink Floyd, en 67, ne triche pas encore. Ses membres croient sincèrement au pouvoir des puissances cosmiques et à la corrélation entre un light-show ultrachiadé et le bonheur universel. D’avoir adhéré d’un peu trop près à ces fariboles, Barrett sombrera comme un galet dans la mer agitée qui emportera le Summer of love. Lorsqu’on le pressera quelques années plus tard pour qu’il écrive en solo les hits dont il était évidemment capable, il ne cessera de répéter : "J’ai 24 ans, je suis jeune, j’ai tout mon temps." Pourtant, cette jeunesse prometteuse ne tardera pas à muer en vieillesse éternelle.


Christophe Conte dans Les Inrockuptibles n°119 du 24 septembre 1997
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Bob Dylan : John Wesley Harding (1968)  posté le mercredi 03 mai 2006 10:35

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Bob Dylan : John Wesley Harding (1968)

Genre  :  Folk USA
Note :  *****


Terrassé par son aventure et ses conséquences, moralement et physiologiquement blessé, Dylan se recueille, d’abord sur un lit d’hôpital, ensuite parmi les allées de son ranch, à Woodstock. En quelques années, il a l’impression d’avoir tout parcouru. Il ne souffrait pas, il souffre. Il fonçait, le voilà cloué. Il mentait, évitait, se voulait seul : il l’est, fiché face à la vérité, cramé par elle. Autour de lui, les illusions retombent, les vapeurs s’estompent. D’étranges et palpables réalités se font jour, il les regarde, les reçoit, les accepte. Il n’a pas, il n’a plus le choix. Et au sortir de cette cure dans laquelle il discerne le doigt (salvateur) du destin, Bob Dylan se sent redevenir Robert Zimmerman, un être humain ordinaire, animé des mêmes besoins et chargé des mêmes pesanteurs que les autres. Ses besoins, il les veut normaux, modestes : il se marie et fait des gosses. Ses pesanteurs, il veut les mesurer : son enfance juive, la bible et ses symboles le hantent. Et puisqu’il est musicien, il va tacher d’exorciser lucidement les démons qu’il avait fuis jusque là. Car à ses yeux, petit à petit, grandit l’idée que tout se paye. « J.W.H.» est un album bizarre, austère, passionnant. On peut musicalement le déguster à l’infini, verbalement le décrypter itou : les textes sont des paraboles en demi-teintes, l’orchestration se réduit à une essence nouvelle. Une basse rubiconde et une batterie musculeuse encadrent un Bob aussi délié au piano qu’à la guitare acoustique ou à l’harmonica, et sur cette trame aérée, mobile, Dylan réempoigne son sac de troubadour, métaphysique désormais. «Dear Landlord», «Ballad Of Frankie Lee and Judas Priest», «I Dreamed I Saw St Augustine», «The Wicked Messenger» renouent avec une tradition plus blues que folk, et jouent entre les lignes de l’ancien testament. Ces chansons sobres figurant parmi les plus réussies, les plus signifiantes de Dylan. Et «All Along The Watchtower» si ramassée, si grave, inspirera les traitements incendiaires d’Hendrix, qu’elle aura torvement mérités. Difficile, mais grand et important moment charnière. 

Christian Lebrun dans BEST n°145 d'août 1980
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Succédant aux trois albums électriques, “Bring It All Back Home”, “Highway 61 Revisited” (Mike Bloomfield, guitare) et “Blonde On Blonde”, à sa sortie, “John Wesley Harding” est accueilli comme un chien dans un jeu de quilles. C’est son groupe sur la pochette ? C’est lequel, Bloomfield ? Bloomfield, tu oublies, et c’est pas le groupe de Dylan, seulement des potes de passage. Après un long silence dû à un pénible accident de bécane, Bob Dylan se met en tête de calmer le jeu, et de retourner à ses racines pour un album tendance unplugged. Autant dire, la bûche. Habituellement, tu vois, si ta bite c’est du béton, là, heu, elle aurait comme un goût. Pour ne rien gâter, la voix s’est légèrement modifiée et, fini le mordant de Bloomfield, les seules interventions sont servies à l’harmonica, genre piccolo strident. On a beau priser l’humour juif, Dylan, on le connaît plus. Et fier, on passe à côté d’un monument !
Car, mine de rien, le Bob en question est toujours frappé d’illumination, il en tient même une sacrée dose. Le premier à percuter, c’est Hendrix. “All Along The Watchtower”, une allégorie sur l’apocalypse lui inspire illico un paquet d’idées géniales. Jimi y exhale ses talents d’arrangeur et “...Watchtower” devient le clou de son chef-d'oeuvre, “Electric Ladyland”. Rod Stewart, lui, se jette sur “Wicked Messenger”, à croire que Dylan l’a spécialement composé pour sa pomme. Enfin “Drifter’s Escape”, “Dear Landlord”, “I’ll Be Your Baby Tonight”, “John Wesley Harding”, “Lonesome Hobo” ou “I Pity The Poor Immigrant” sont autant de pépites qui font de cet opus de 68, l’album le plus attachant du Zim mature. Sans rien besoin d’enjoliver, Bob Dylan livre ici son produit brutal, et ça fait mal.  

Vincent Palmer dans Rock & Folk n°326 d'octobre 1994
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Sparklehorse : Vivadixiesubmarinetransmissionplot (1995)  posté le mercredi 03 mai 2006 10:22

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Sparklehorse : Vivadixiesubmarinetransmissionplot    (1995)

Genre  :  Rock Alternatif USA
Note :  *****


La rumeur voudrait que Sparklehorse soit l’oeuvre autarcique d’un ex-Camper Van Beethoven, nommé Mark Linkous. Mais, finalement qu’importe le pedigree, ce dernier aurait pu être roadie chez Motorhead que cela ne changerait rien à l’affaire. Car Vivadixies etc... affirme d’entrée sa volonté de brouiller les pistes. Ne jamais montrer son vrai visage, tel semble être le curieux pari de Sparklehorse. Dès Homecoming Queen à l’intimité presque dérangeante, puis plus loin, quand se succèdent ces ballades pour insomniaques chroniques, on pense tenir en Mark Linkous un digne collègue des Red House Painters. Mais d’un coup, Sparklehorse se réveille de mauvaise humeur : Tears On Fresh Fruit ou Someday sonnent le glas des illusions vaporeuses, les guitares deviennent furieuses, et cette voix lointaine et peu assurée, qui hésite à suivre une mélodie définie d’avance, s’avère rapidement incontrôlable. De fait on retrouve chez Sparklehorse une bonne partie de l’underground américain actuel : Red House Painters donc, mais aussi Beck, Pavement, Palace ou The Posies sont cordialement invités, lesquels ne s’incrustent jamais plus de deux minutes, le temps pour le maître des lieux de les rendre vert de jalousie. Car dans ce labyrinthe parfois déconcertant, Linkous possède à l’évidence tous les atouts d’un fabuleux songwriter : ces chansons presque flottantes, aux contours imprécis doivent beaucoup à Neil Young et Big Star, deux solides points d’ancrage qui empêchent Sparklehorse de se laisser aller à l’imprécision. A réécouter ces sublimes mélodies d’au moins vingt ans d’âge, plus ou moins maltraitées selon le degré d’approximation souhaité, il est clair que Vivadixies etc..., disque anonyme et artisanal mais incroyablement attachant, risque bien d’encombrer notre mémoire pour longtemps.  

Hervé Crespy dans magic! n°6 de janvier/février 1996
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A peine a-t-on appris à vivre au quotidien avec les chansons de Beck que, déjà, on lui découvre des frères, des sœurs et des cousins ­ pour nous, une famille neuve, dont on ne se lasse pas d'admirer la généalogie. Des cousins éloignés, également, anglais comme le formidable Baby Bird ou virginien, comme Mark Linkous, la tête très pensante de Sparklehorse. Sans doute le vieux garçon de la famille, avec ses chansons bien pliées, admirablement taillées, jamais sabotées. Comme chez Beck, il se sert allégrement dans l'héritage laissé par les anciens ­ chez Sparklehorse : Big Star essentiellement ­, mais pas question ici de lui faire subir le moindre outrage. Artisan patient, Mark Linkous recolle, repeint et redonne bonne mine aux trésors trouvés dans le grenier, là où Beck se (nous) contente de les détruire, de les tordre, de les détourner. Trop de respect pour les antiquités américaines pour les repeindre en fluo ou leur scier les pieds. Sparklehorse est habile de ses doigts ­ l'art du songwriting est ici époustouflant ­ mais il lui manque parfois une voix à la hauteur des compositions. Dommage, car quand ce timbre hésitant réussit à rattraper les chansons, Vivadixiesubmarinetransmissionplot donne à cette pop pastorale quelques-unes de ses plus belles chansons récentes, capables sans problème de chercher des noises à Ron Sexsmith ou Trash Can Sinatras. Mais on s'en rend compte à force de visiter encore et toujours cet album à la profondeur de champ étonnante : Mark Linkous est un faux sage. Il suffit d'un verre de trop, d'un coup de sang inattendu pour que ces chansons bonne pâte dérapent, irrémédiablement. Ça ne dure parfois que le temps d'un refrain, d'un coup de tonnerre, mais ça suffit à ne plus regarder ce banjo d'apparence benoîte du même œil, lui que l'on vient de voir baver et fumer quelques secondes avant. Petits éclats de bravoure où Sparklehorse joue à cache-cache dans les bois avec Crazy Horse (Tears on fresh fruit), petites fugues au grand air vite avortées par un besoin maladif d'intérieur et de chaleur. Après quoi, Sparklehorse rentre dorloter l'oreille avec des ballades ­ le lou-reedien Sad & beautiful world, Heart of darkness, Saturday, Homecoming queen ou Cow ­ déjà indispensables. Amoureux des belles causes perdues d'avance, on mise tout sur Sparklehorse, à une poignée de militants contre Seattle et le reste du monde. La chance des solitaires têtus, des romantiques incurables, tournera bien un jour.

JD Beauvallet
dans Les Inrockuptibles n°33 du 22 novembre 1995
© 1995 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.




C’est d’un de ces disques à part, de ceux qu’on offre à ses meilleurs amis, qu’il s’agit ici. Une de ces merveilles qui font rapidement partie de la famille, qu’on plante le matin dans le lecteur sans même s’en apercevoir, d’un geste familier et maintes fois répété. Sorti en 1995 mais seulement distribué depuis quelques semaines en Europe, l’album de Sparklehorse est une mine d’or country, riche et variée dont chacun des seize titres tient du miracle, oscillant sans prévenir de la ballade plaintive façon Vic Chesnutt au rock furibard et bricolo d’un Beck sous antidépresseurs. Sparklehorse, c’est d’abord Mark Linkous, sorte de Brautigan amateur de gros cubes, vivant en reclus dans une ferme de Virginie, au milieu de ses chiens et de ses serpents. L’homme se décrit comme socialement attardé, avoue ne jamais se déplacer sans son revolver et constate qu’il a commencé à écrire de bonnes chansons le jour où il a abandonné ses ambitions. Du coup, ses paroles évoquent volontiers les culasses de moteur, la beauté des animaux et de la nature. Subtilement produites et jouées par lui-même, des chansons du calibre de “Homecoming Queen”, “Rainmaker” ou “Most Beautiful Widow In Town” ne peuvent raisonnablement laisser quiconque indifférent au charme de “Vivadixie...”. En un mot, il faut posséder ce disque. Et comme un bonheur ne vient jamais seul, on apprend que Sparklehorse sera bientôt en France pour une tournée. Avec son nouveau revolver en kevlar entièrement démontable, si pratique en avion.  

David Angevin dans Rock & Folk n°354 de février 1997
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Tom Waits : Swordfishtrombones (1983)  posté le mercredi 03 mai 2006 10:18

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Genre  :  Rock USA
Note :  *****


La Bête est de retour. Rasée de frais, le frein mis au tabac et à l’alcool, elle nous revient rien moins qu’en cognant, et très fort. En douze directs et trois crochets instrumentaux, Tom Waits étrille son éternelle image de poèteux éthylique qui biberonne au jazz et au Beam’s et sort même pendant trois morceaux avec la môme rock’n’roll. Vous m’avez bien lu. La belle gosse à la belle attitude a flashé votre alcoolique favori. Oubliée la figure du clodo graisseux enfumé par ses taffes, morte. Même si elle a rassemblé le premier quarteron de fidèles puis ameuté des brigades d’intellos en quête de «trash» littéraire, elle commençait salement à le desservir, à le faire passer pour le fournisseur annuel d’albums pour boire. Vous étiez amoureux de l’ancien ? Moi aussi, et sachez qu’après «Swordfishtrombones», j’en pince davantage. Si vous êtes du genre à confondre «Blue Valentine» avec votre frère de sang passé minuit et la demi-bouteille, et que le sax de «Burma Shave» vous est lacrymal, tope là, cet album est votre nouvelle Bible. De la veine du virage électrique de «Heartattack And Vine» — album non négligeable — auquel s’ajoutent les séquelles narratives de son négligé petit dernier — celui colorié par Coppola — mais le tout plus violent, dur et tendu, une manière de hard jazz, de heavy lounge je n’ose dire rock, je sens bien que je choquerais — lorgnant vers un rhythm’n’blues idéal. Ça nous donne un disque nerveux, cardiaque et cinglant, martelé sur deux faces par l’introduction massive de percussions diverses, un album de cogneur en manque de ring, une merveille. Plus ses sacrées histoires.
Attention, je ne vous dis pas que Tom Waits s’est mis aux trois accords fondamentaux, ni qu’il enchaîne ses plages en hurlant «come on». Je vous parle de la couleur, du point de vue et de la manière nouvelle adoptée pour illustrer ses anecdotes, de la vigueur avec laquelle il traite ses nombreuses influences. Et là, désolé, c’est du rock qu’on entend — parfois. Aussi, je demande aux anciens de ranger leurs anathèmes, car chacun y trouvera sa liqueur. Les pionniers pleureront sur les ballades voix/piano comme «Soldier’s Things» ou «Johnsburg, Illinois», chanson sur un trou perdu, bled paumé proclamé centre du monde parce que votre Belle y est née. Ils retrouveront les dérives et retours au travers de ce qui est devenu leur Amérique imaginaire — «Town With No Cheer», «Swordfishtrombones» — mais exposés cette fois de manière vive et speedée, avec des marimbas et des tam-tam africains — «Trouble’s Braids» — les noyant dans un exotisme naïf et encyclopédique qui de Hong Kong à Birmingham passe par Adelaide. Avec du local aussi. «Frank’s Wild Years» vous donnera une idée de ce que peut être un intérieur américain pousse-au-meurtre. C’est l’histoire d’un type qui se bourre le coing et rentre foutre le feu à sa maison Phoenix parce qu’il ne supporte plus Carlos — le chihuahua aveugle et micosé de sa régulière. Le tout accompagné à l’harmonium avec une voix à faire fuir un confesseur taillé comme Spellacy. Du pur Tom Waits pour habitués. Enfin le cru nouveau, pour racoler les blues, avec «Gin Soaked Boy» qui sonne comme un vieux blues du Delta électrifié, «Shore Leave», love song moite qui se clôt par des hurlements de poulet qu’on égorge. Avec, pour terminer, le superbe «16 Shells From A 30.6», rock au beat clouté et âpre qui vous rappellera «Working In A Coal Mine». L’ensemble balancé avec une fierté de première jeunesse et un Victor Feldman percussionnant à tout rompre. Etonnant, non ?
Certes, vous allez être surpris, mais il ne vous est pas interdit d’adorer ça à la deuxième écoute. Car c’est maintenant que ce type va jauger votre amour, c’est dans quelques semaines. Lui, il revient en noir et blanc sous une pochette hideuse dessinée de sa pogne. Faudra prouver. Vos promesses c’est gentil, votre respect pour la démarche aussi, mais votre boulot reste à faire. A vous de jouer.

Philippe Leblond dans Rock & Folk n°193 de février 1983
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D’abord Tom Waits, il joue avec les mots, il écrit des poèmes sublimes qu’il met en musique, de l’anglais, vous vous rendez compte, d’ailleurs, c’est même pas du rock, ce disque est plutôt dans la lignée du précédent, «Bounced Checks», (sans oublier la transcendante bande du film «Coup de Coeur» hors-concours), c’est-à-dire du jazz qui n’en est même pas, pff, laissez tomber. Eh bien ce truc inexplicable est fait d’un tissu de classe brute, de qualité pure, de beauté redoutable, rien de moins, mais rien de plus, qu’est-ce qu’il vous faut ? Il y a des morceaux aussi déjantés que ceux de Beefheart, en moins insupportables heureusement (comme «Underground» qui délire très sévèrement), moi, mon préféré, qui finira sur toutes mes cassettes de choc que j’emporte en voyage, s’appelle «Shore Leave», je ne vous raconte même pas l’histoire, allez l’écouter, si vous n’adorez pas, je vous méprise, c’est ambiance chasse au tigre du Bengale à dos d’éléphant, une rythmique suave qui ondule et balance sur la seule foi de deux ou trois bongos et d’un xylophone indescriptible parce que jamais vu jamais entendu... des contrebasses, des mots, une voix rauque qui pleure sa baby such a long way from home, aah, Tom Waits, Tom Waits... Il y a celui où il raconte «les années folles de Frank», qui foutut le feu à sa maison avec sa femme dedans, un soir de biture au Mickey’s Big Mouth... Il y a les blues au piano avec gammes de contrebasses grésillantes en septième majeur, les histoires d’alcoolique de province.
Tom Waits raconte l’Amérique avec un talent monstrueux, en plus, il ne se prend pas au sérieux, son humour a la classe qui manquera toujours à Springsteen qui essaie de nous mettre la larme à l’oeil, qui y arrive d’ailleurs dans certains cas, mais à quoi bon pleurer sur l’Amérique ? Tom Waits sait en ricaner, et ce disque est incroyablement réussi, je me demande même si c’est pas son chef d’oeuvre.
Ainsi, l’instrumental «Dave The Butcher», enregistré au Chromelodion, qui sonne comme un orgue Hammond-accordéon vieux de deux siècles, bande-son descente d’acide pour «Quai des Brumes» ou «Hôtel du Nord» ou «Le Kid»... Le jazz est là partout, mais c’est plus du jazz, du cabaret-rock non plus, c’est plus du piano-bar, c’est du jazz-rock, ah, non, le terme est déjà pris, c’est tout ça à la fois, c’est... c’est probablement le disque le plus marquant, le plus fort, le plus authentique et le plus talentueux que j’aie entendu cette année. Qu’allez-vous acheter à la place ?  

Bruno Blum dans BEST n°184 de novembre 1983
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