Genre : Rock
Psychédélique UK
Note : *****
Ce premier album du
Floyd ne contient pas les premiers singles du groupe, comme
c’était d’usage à l’époque
(cf “Sgt Pepper” des Beatles, privé de
“Penny Lane” et “Strawberry Fields
Forever” pour les mêmes raisons). C’est bien
dommage car des morceaux comme “Arnold Layne”,
“See Emily Play” et “Apples And
Oranges” sont de pures merveilles, supérieures
à bien des morceaux de cet album.. On les retrouvait en
vinyle sur des compilations laides (par le look) et bancales (par
le choix des titres) comme “Relics” ou (mieux)
“Masters Of Rock”. En CD, espérons
seulement qu’il ne faut pas se payer un coffret de dix albums
pour les récupérer... Cela dit, ne crachons pas dans
la soupe, ce “Piper” vaut le coup
d’oreille, bien sûr. Il fut partout assez mal accueilli
à l’époque de sa sortie par les branchés
londoniens qui avaient l’habitude de voir le groupe se
produire dans les clubs de l’underground
psychédélique d’alors, où il
délivrait de longues improvisations complètement
freak out, et qui le trouvaient trop propre (Pete
Townshend dira lui-même que cet album était
“une honte”). On retrouve en deux occasions ce
type de morceaux, instrumentaux, signés collectivement :
“Pow R Toc H” et “Interstellar
Overdrive”, et ma foi... On aurait plutôt tendance
à penser l’inverse : ce qui reste aujourd’hui de
meilleur, ce sont les petites chansons. Pas si petites que
ça, tout de même, toutes à une exception
mineure (signée Waters, pas encore maître du monde)
griffées de la plume du mythique Syd Barrett, qui quittera
le groupe peu après la sortie de cet album. Génie
cintré, leader irresponsable, il imprime à celui-ci
un esprit et un son qu’on ne retrouvera jamais par la suite
comme si le Floyd post-Barrett était un autre groupe. Des
changements harmoniques pour le moins surprenants
(“Astronomy Domine”, “Lucifer
Sam”), une façon de chanter inimitable et une
poésie terriblement personnelle font de ses compositions des
espèces d’ovnis dans le monde du rock. Certaines nous
entraînent vers ce que produira Barrett ultérieurement
en solo sur ses deux albums hantés et magnifiques que sont
“The Madcap Laughs” et
“Barrett”, ainsi “The
Gnome” ou “Flaming”.
D’autres, comme “Chapter 24” et surtout
“Matilda Mother”, sont des petites merveilles
pop pleines de ruptures et de surprises, rappelant parfois les
Beatles, les Who ou les Beach Boys, mais avec ce petit quelque
chose en plus. La folie, peut-être.
Stan Cuesta dans Rock &
Folk hors série n°11
“300 Disques Incontournables
1965-1995”
© 1995 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
Et
voici que soudain surgit la
conjonction parfaite entre une drogue, une ville,
un groupe. Par sa musique
audacieuse, le groupe
synthétise un mouvement nouveau qui attire un noyau dur de
fervents adorateurs. Cette histoire n'a cessé de se
répéter depuis les débuts du Pink Floyd de Syd
Barrett. Syd Barrett
est le grand génie méconnu du rock. Un
précurseur au look d'une beauté byronesque. "Syd
était un génie. Tout était facile, nous n'avions
qu'à le suivre", raconteront les Floyd pour une fois
unanimes, car tous persuadés d'avoir croisé un pur
diamant humain. Il y a en Barrett quelque chose du pied
piper, le joueur
de flûte de Hamelin. Mais c'est au bout de sa Binson Echorec que le
Londres psyché
s'accroche. Cheveux bouclés, yeux charbonneux et chemises à jabots,
Syd indique plein de
pistes possibles à tous ceux qui viendront. Car Barrett veut
tout partager. Il semble parler aux elfes, aux fées et sa
voix charme les lutins. Sa guitare magique ricoche entre les
planètes, façon grosse boule de flipper cosmique. Barrett taquine
tous les guitaristes
existants, passés ou à venir. Il invente la guitare
post-blues dès 1967. Alors, ce disque ? Monumental. Musique
froide, cérébrale, car jouée par d'impeccables
étudiants en architecture, totalement au service du
génie dont la très réelle folie secoue
déjà les vieux carcans de la pop. Sur son premier
disque qui commence par des bruitages radio parasites, Pink Royd
ose plein de choses,
notamment un morceau de bravoure instrumental de neuf minutes
("Interstellar Overdrive") qui va suivre la formation et constituer
un respectable cheval
de bataille en live. Mais Barrett possède également
les secrets du
rock'n'roll garage. Le titre "Lucifer Sam" est construit sur un
riff
sidérant de logique,
imperturbable et économique, un riff aussi contagieux que
ceux de "Louie Louie"
ou de "Satisfaction". Cet invraisemblable éventail de
possibilités ne passe pas inaperçu. Chaque apparition
du Floyd est un événement underground, le
premier single publié par EMI ("Arnold Layne") fait un score
remarquable, le deuxième ("See Emily Play") affole les
radios.
Dans les clubs, au premier rang, deux fans
de Syd n'en perdent pas une miette : David Bowie et Marc Bolan suivent
les moindres
apparitions dramatiques de leur idole, de plus en plus
délabrée par sa consommation quotidienne d'acide.
Tout à fait étrangement, dans de
récentes interviews, Roger Waters a
souhaité décliner toute
responsabilité du Floyd dans le mouvement psyché qui
suivit. Pour Waters, l'affaire est close, inexistante au
prétexte que trois membres du groupe ne prenaient aucune substance. Cela
est sans doute exact. Mais
Syd Barrett consommait
suffisamment de LSD pour quatre. Voire pour tout le pays de
Galles. Le point fort
de la démonstration de Waters s'appuie sur la chanson
"Bike", qui termine le disque. A première écoute,
certes, ambiance juvénile, refrain enjoué,
un adolescent chante sa
bicyclette, quoi de
plus normal, banal, quotidien ? Mais les vieux combattants des guerres
psychédéliques connaissent bien la légende
de la bicyclette ! Dès 1943, un chimiste suisse nommé Albert
Hofmann travaille sur l'ergot du seigle.
Le 16 avril, ce chimiste employé des laboratoires Sandoz se
sent "bizarre".
De fait, manipulant à main nue du LSD 25 qu'il vient tout juste de
synthétiser, il s'est dosé sans le savoir. Hofmann ferme
son laboratoire pour le
week-end. Se croyant grippé, il décide de rentrer
chez lui, à bicyclette. Et comme raconté dans son
livre de souvenirs, c'est
alors que le petit chimiste pédale joyeusement dans
la campagne suisse que commence le premier trip de
l'époque moderne... Si
l'on écoute la fin du titre " Bike",
effectivement le refrain
enjoué des débuts laisse soudain place à un
long freak-out acide
proche de la musique concrète. Il faut quatre mois au groupe pour
mener à bien
son enregistrement (Studios Abbey Road, du 15 mars au 5 juillet
1967. Pour
l'époque et pour un groupe débutant la chose est
inouïe). Si le
premier album du Floyd reste remarquable, c'est que, par-delà la
fulgurance des géniales compositions de Barrett, l'auditeur
est sans cesse déconcerté par des climats
contradictoires. Rien
ici n'est réel. Des climats blues évoluent en comptine pour barrer
cosmique, des bluettes acoustiques dérapent dans des
instrumentaux électriques, le Floyd oppose sans
cesse deux mondes,
celui de la campagne anglaise et celui des immensités
intersidérales. Enfin Barrett semble tout
au long se poser des
questions sur son appartenance à un groupe (adulte
ou adolescent ?). Il
ne se les posera plus très longtemps : son
éviction est proche. L'enregistrement fut à
l'évidence pénible. Dans les studios feutrés où
les ingénieurs portent encore des blouses blanches, Syd
Barrett refuse de se plier aux demandes du producteur maison
Norman Smith,
s'avère peu désireux de rejouer ses titres deux fois
de la même façon (ce qui reste encore à
l'époque le principe de l'enregistrement
moderne). Mais chacun
apporte sa contribution, Roger Waters signe une chanson et
Rick Wright, impeccable
musicien, propose d'étonnantes parties de claviers. Nick
Mason assure des rythmes hypnotiques qui deviendront sa
marque et
préfigurent les boucles techno. Barrett devient
l'élément perturbateur, imprévisible. Son état
empire, sa consommation
d'acide devient démentielle et le génie
ingérable du Floyd sera tristement abandonné
par son groupe quelques
semaines après
la sortie du disque. Existant dans une version
monophonique spécialement choyée au
mixage par le groupe (et rééditée
en CD), ce disque est l'un des grands moments de l'histoire
analogique. La sortie fut saluée par un tir
de barrage. Certains
journalistes adorent et décrivent (le Melody Maker parle
pour la première fois d' "avant-garde", en
français dans le
texte mais Pete Townshend des Who refuse de reconnaître les
directions musicales prises par les Pink Floyd. Il
qualifie leur musique de
"fucking awful bubblegum Mickey Mouse music".
Syd Barrett a regagné
sa ville natale de Cambridge, où il réside toujours,
fantôme absolu du rock. Des photos prouvent
qu'il s'est autorisé
une apparition lors de
séances en studio de son ex-groupe pour l'album "Wish You
Were Here". Lors du concert de reformation du Floyd pour
Live 8 2005, Roger Waters
lui a rendu un hommage bouleversant.
Philippe
Manœuvre dans Rock &
Folk d'août 2005
© 2005 Rock & Folk. Tous droits
réservés.
Alors que
Syd Barrett ressort enfin de son trou noir (pour vider ses
poubelles), on réédite luxueusement The Piper At The Gates Of Dawn :
l’album qu’il dirigea, têtu et
élégant, pour un Pink
Floyd alors étincelant. L’occasion toujours
gratifiante de revisiter un album fondamental, dont le rock ne
s’est pas encore vraiment remis. Syd Barrett encore
moins.
Plus fort que les
dernières photos de Lady Di, ce cliché publié
en catimini par le précieux magazine anglais Mojo
dans son édition de septembre : on y voit un type, la
cinquantaine voûtée et dégarnie, en train de
sortir ses poubelles. L’homme croise furtivement
l’objectif, d’un regard à rendre presque
chaleureux et rassurant celui d’Anthony Hopkins dans Le
Silence des agneaux. Le registre d’état civil de
Cambridge a inscrit voilà un demi-siècle le
propriétaire de cette oeillade terrifiante sous
l’identité de Roger Keith Barrett. La main courante
des grands naufrages du rock fait remonter approximativement
à l’hiver 72 les derniers signaux envoyés en
direction de la terre ferme par Syd Barrett. L’ultime groupe
auquel aura appartenu l’elfe fantomatique du Pink Floyd
originel avait pour nom prémonitoire Stars, et depuis
vingt-cinq ans seules les galaxies reculées reçurent
effectivement la visite de Syd Barrett. Jusqu’à cet
instantané de la vie domestique qui équivaut
déjà chez les Soubirous impénitents que nous
sommes à l’apparition de la sainte Madonne.
L’ironie veut qu’au moment précis où le
cher disparu réapparaît pour sortir ses poubelles, EMI
sorte de son côté une édition nouvelle,
luxueusement emballée par le designer Storm Thorgerson -
celui-là même qui réalisa la pochette originale
-, de The Piper At The Gates Of Dawn, le seul album
entièrement maîtrisé par Barrett à la
tête du Floyd. A propos de poubelle, inutile d’y
glisser précipitamment votre vieil exemplaire
stéréo de ce monument fondateur du
psychédélisme anglais, puisqu’il s’agit
aujourd’hui d’une version en mono telle que
l’avait conçue Barrett à l’origine et qui
n’avait figuré jusqu’à ce jour que sur
les premiers pressages de l’album en août 67. Si on
n’est pas du genre à prétendre que le seul
enthousiasme jamais soulevé par Pink Floyd réside
dans cette première et fantastique copie - on tient
notamment Meddle pour un véritable
chef-d’oeuvre d’élégance -, il faut bien
reconnaître que malgré ses 30 ans bien sonnés,
The Piper At The Gates Of Dawn sème encore à
la réécoute une fichue pagaille multisensorielle.
Quant au récent regain d’attention pour le space-rock
et les explorations transcendantales - en témoigne
l’un des disques passionnants de l’année, celui
de Spiritualized -, il nous renseigne sur l’influence jamais
retombée du delirium barrettien sur le mental collectif du
rock.
Pourtant,
malgré le nom qu’il s’était choisi
à ses débuts - The Pink Floyd Sound -, le quatuor
sorti frais émoulu des écoles d’art et
d’architecture de Cambridge et de Londres a passablement
tâtonné avant de se trouver un son. "Nous sommes
des stars avant d’être des musiciens" claironnait
Barrett en 66, qui n’avait qu’une idée floue des
voies à emprunter mais une idée fixe quant à
leur issue royale. On peut même avancer
l’hypothèse suivante : si, par un hasard assez
singulier, Pink Floyd n’avait pas été
amené à enregistrer son premier album dans le studio
voisin de celui où les Beatles étaient en train de
concevoir Sergeant Pepper, le résultat final aurait
présenté une tout autre allure. Début 67
à Abbey Road, les deux événements qui
marqueront le futur proche du rock anglais se décident
à quelques mètres de distance, à peine
séparés par un couloir vite improvisé en haut
lieu de l’espionnage industriel : "Je suis
persuadé que les Beatles copiaient ce que nous étions
en train de faire", confiera plus tard Peter Jenner, le
manager de Pink Floyd. "Nous en faisions autant avec ce que
l’on entendait depuis le couloir." Pour les Beatles,
l’enjeu est clair : faire encore mieux que leur propre
Revolver, dernier étalon planétaire en date.
Mais ceux-là ignorent que Pink Floyd - qui n’a
auparavant sorti que deux singles - s’est fixé
exactement le même but. Dans le camp floydien, on
possède un précieux allié en la personne de
Norman Smith, producteur maison d’EMI, qui a travaillé
comme ingénieur aux côtés de George Martin
jusqu’à Rubber soul. Il connaît tous
les plans adverses et c’est lui qui entraîne Barrett -
dont il a immédiatement cerné le génie - vers
les retranchements radicaux d’une folie encore embryonnaire.
Logiquement, Pink Floyd aurait dû sur son premier album se
limiter à parfaire un art aérien et gracile de la
pop-song ébauché par les merveilleux Arnold
Layne ou See Emily Play. Sous l’influence
jumelée de son prestigieux voisinage et du LSD - dont il est
devenu entre-temps un consommateur effréné depuis
qu’il habite du côté d’Earl’s Court,
repaire londonien de la défonce chic -, Barrett va griller
en quelques semaines toutes les étapes et l’essentiel
de ses fusibles. Jusqu’alors, il y avait deux Pink Floyd bien
distincts : celui qui massacrait des standards
rhythm’n’blues sur la scène de l’UFO en
compagnie de Soft Machine et de quelques autres apprentis
artificiers, et celui autrement plus fréquentable que
l’on pouvait apercevoir, souriant en chemise à fleurs
à Top of The Pops, qui possédait encore les
manières d’une jeunesse britannique bien
éduquée.
Avec The Piper
At The Gates Of Dawn, le premier — colocataire sauvage
et malpoli du cerveau schizophrène de Barrett — va
s’introduire dans l’antre raffiné du second pour
lui refaire le portrait. Toute la jeunesse anglaise a ressenti le
poids des estocades successives des Beatles, du
psychédélisme hautement fumigène en provenance
de Californie et des outrances libertaires de Coltrane, dont
Barrett était un amateur avisé. Plus question
dès lors de laisser les vieilles manies de la pop se figer
entre dentelle et soie, même si l’heure
n’était pas tout à fait venue non plus pour un
largage total des amarres. Mieux qu’aucun autre album paru
dans l’Angleterre de la fin des années 60 —
Sergeant Pepper compris —, The Piper At The
Gates Of Dawn concilie dans un équilibre assez
prodigieux folie furieuse et innocence, à mi-chemin entre la
communion extatique chère aux hippies et la camisole : le
premier des grands disques de pop aliénée. Les plaies
et fêlures intimes de Barrett — orphelin de père
depuis l’âge de 12 ans et ensuite abusivement
couvé par sa mère — s’ouvriront à
mesure des séances de l’album comme des fruits trop
mûrs sous l’attaque des acides. De cette faille
jailliront en gerbes incontrôlables ces Astronomy
Domine et autres Interstellar Overdrive, comme autant
de cloisons mentales défoncées à coups de
feedbacks, de claviers sidérants et de fréquences
sidérales. Sur Pow R. toc H., Barrett pousse
l’inconscience jusqu’à se rendre sur les lieux
mouvants où Brian Wilson s’est définitivement
égaré en composant Smile, tandis que
Take up thy stethoscope and walk donne une idée
assez précise des visions stroboscopiques qui étaient
les siennes à l’époque, et qui le
restèrent longtemps. Et puis, surtout, il y a ces
dragées à la poudre explosive dont Barrett est
allé puiser les thèmes chez Lewis Carroll, Edward
Lear ou Tolkien, dans la poésie symboliste française
ou chez les taoïstes : ces Matilda mother, The
Gnome, Scarecrow ou Chapter 24 où se
bousculent créatures gothiques, clavecins baroques, bruits
d’animaux et héroïnes diaphanes de contes pour
enfants.
On aurait tort
néanmoins de négliger au profit du seul Barrett la
contribution des trois autres Pink Floyd, à savoir Roger
Waters, Richard Wright et Nick Mason. C’est aussi à
eux, les architectes supposés sans grandeur, que revient la
trame sonore quasi immatérielle qui téléporte
chacune des chansons composées par Barrett hors du cadre
couramment défini de la pop. Future entreprise florissante
de pyrotechnie, Pink Floyd, en 67, ne triche pas encore. Ses
membres croient sincèrement au pouvoir des puissances
cosmiques et à la corrélation entre un light-show
ultrachiadé et le bonheur universel. D’avoir
adhéré d’un peu trop près à ces
fariboles, Barrett sombrera comme un galet dans la mer
agitée qui emportera le Summer of love.
Lorsqu’on le pressera quelques années plus tard pour
qu’il écrive en solo les hits dont il était
évidemment capable, il ne cessera de répéter :
"J’ai 24 ans, je suis jeune, j’ai tout mon
temps." Pourtant, cette jeunesse prometteuse ne tardera pas
à muer en vieillesse éternelle.
Christophe Conte dans Les
Inrockuptibles n°119 du 24 septembre 1997
© 1997 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits
réservés.