Lambchop : How I Quit Smoking (1995)  posté le mercredi 03 mai 2006 10:15

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Genre  :  Country USA
Note :  *****


Jeunes gens pressés, passez votre chemin, ce disque n’est pas pour vous. A côté de Lambchop et dans un registre similaire, les Tindersticks font figure d’agités. La fougue, ce carburant nerveux qui sert parfois d’unique motivation pour fonder un groupe, ne fait pas partie du vocabulaire de Kurt Wagner, âme de Lambchop, qu’on imagine bien en quadragénaire paisible, bien planqué dans sa maison du Tennessee. Car Lambchop vient de Nashville, mais n’y a jamais vu l’ombre d’un cow-boy. Alors, cette pedal-steel qui semble d’ailleurs pédaler dans un vide inquiétant, ces harmonies de fins de bal, ces violons taillés dans ce bois dont on fait les gueules, nous font vite comprendre que Lambchop est tout entier voué à l’abattement. Pourtant, sur leur premier album, l’admirable I Hope You’re Sitting Down, le groupe se réservait parfois quelques récréations. Désormais, Lambchop ne connaît plus ces moments d’insouciance. Les longues promenades bucoliques de How I Quit Smoking ne dressent plus qu’un seul décor. Mais dans cet espace, on y passerait sa vie entière. Les chansons sont empreintes d’une telle torpeur qu’elles agissent à la manière de sables mouvants, prêtes à tout engloutir, The Militant ou Life’s A Little Tragedy sont lourds de promesses noires. Mais sous la douceur apparente de cette musique de nuit, la voix intime de Kurt Wagner agit comme un hypnotique. Impossible de se débarrasser de ce chant inquiet qui ne montre jamais des signes de nervosité, vague réminiscence d’une odeur de confessionnal, de ces pénibles sermons où la voix trop douce d’un prêtre récite les passages les plus terrifiants de l’Apocalypse selon Saint Jean. Avis de l’Office Catholique : pour adultes, avec réserves.  

Hervé Crespy dans magic! n°6 de janvier/février 1996
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Avec la country intime de How I Quit Smoking, Lambchop s’installe au sommet d’un art personnel, familier et subtil.

Un premier album débarqué de nulle part, un patronyme impénétrable, une existence d’abord mal identifiée : drapé dans ses petits secrets, Lambchop était en passe de devenir l’un de ces groupes de l’ombre au statut aussi vain qu’injuste. Aujourd’hui, la prodigieuse limpidité de How I quit smoking dissipe les malentendus : on ne connaît franchement guère de groupes aussi peu hermétiques, aussi peu camouflés. Mystérieuse, ensorcelante, la musique de Lambchop l’est, et de plus en plus. Mais c’est à force d’être si rapidement amie, si prégnante. Du premier album Jack’s tulips on avait déjà retenu une collection de chansons aux déchirements imperceptibles, déposée dans le creux de l’oreille par une voix fendillée qui excellait dans la confidence. On s’était dit que cette musique, composée à un océan de distance, localisée du côté de Nashville, Tennessee, aurait pu habiter et palpiter là, à deux pas, dans la chambre d’à côté. Impression confirmée par How I quit smoking où Lambchop atteint les sommets d’un art extraordinairement familier, intime. Il est pourtant difficile de ne pas se laisser aller au modélisme sentimental, lorsqu’on choisit de faire régner une pareille délicatesse de ton sur la plupart des chansons. Difficile de ne pas succomber à la tentation du gigantisme, du coeur gros comme ça, lorsque tout le pouls d’un disque bat selon la respiration d’un quintette à cordes. Ni nabot ni titan, How I quit smoking est un album parfait, à échelle humaine, subtilement ajusté aux dimensions du quotidien, sans calcul, sans habileté. Ici, la country-music n’est pas la victime d’une colorisation gadget, ni le pauvre prétexte d’une enfilade de chromos sur le bon vieux temps. Pas de réactualisation maligne ni de brouet aux racines chez Lambchop. Juste la réappropriation d’un langage de peu de mots, de peu d’accords et de beaucoup de nuances. Un langage que plus grand monde ne parle, mais que l’on reconnaîtra instantanément, puisqu’il parle de petites tragédies, de blessures et de consolations, de demi-sourires et de vraies fêlures. On sait pourquoi de douces merveilles comme The Man who loved beer, You are the one ou Suzieju nous chavirent méchamment le coeur : rares sont les occasions où l’on reçoit pareilles nouvelles de la vie des hommes. Il y a longtemps qu’on ne les avait pas trouvées si justement captivantes, touchantes et chaleureuses.

Richard Robert
dans Les Inrockuptibles n°39 du 10 janvier 1996
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Bruce Springsteen : Nebraska (1982)  posté le mercredi 03 mai 2006 10:11

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Genre  :  Folk USA
Note :  *****


Ça se passe à Pasadena, à Hambourg, à Paris ou à Boston. Il vient d’emmancher «Because The Night» sur «Candy’s Room» et des milliers de cochons de payants hurlent leur satisfaction d’en avoir eu pour leur monnaie. Et lui, là-haut dans les projos, avec sa gueule d’apprenti fraiseur, il dit froidement : «Bon ben, pour la  prochaine, j’aurais b’soin d’un peu d’calme». Et il l’obtient. C’est pour ça qu’il est LE Boss. Pas pour faire fermer d’un coup 10, 20 ou 30.000 mandibules mal torchées. Mais pour placer lui, le seul dont le «Detroit Medley» soit encore crédible, «Point Blank» et «Mona-She’s The One» (deux caresses de soie) au milieu de sa tornade blanche sans qu’un seul connard ose gueuler «Rock’n’Roll !». Y’a des gens comme ça. Quoi qu’ils fassent, il se passe quelque chose. Et si Bruce se mettait à l’hélicon, sûr qu’il serait le chef de la fanfare. Vous appelez ça comme vous voulez : la classe, le feeling, le respect ou le charisme. C’est du kif. Il peut tout se permettre. Même de casser son propre coup. Après dix ans de Golgotha pour déloger le fils du Père et installer le E. Street Band à la place des larrons. Ses albums sont plus attendus que le service des eaux au Sahel. La moindre de ses crottes de nez frise les 10 bâtons chez Sotheby. Il lui suffit de demander la paix pour l’avoir. Même dans une partie bourrée de journaleux prêts à vendre père et mère pour l’écouter roter. Et lui, que fait-il au lieu de battre le fer pendant qu’il est rouge dans la plaie comme n’importe quel Ted Nugent moyen ? Il se planque dans sa piaule avec un Revox, une gratte, un harmo et un paquet de bonnes chansons pour enregistrer le nouveau Bruce Springsteen que personne n’attendait dans cet état. Parce qu’à force de voir rouler sur le macadam le gros cul du E. Street Band avec ses deux pianos, ses trois guitares, son sax dont même les Boat People doivent avoir entendu parler, on avait oublié que l’artiste aimait bien se coltiner en duel avec une bonne vieille ballade. Maintenant, personne ne pourra plus l’ignorer, vu que «Nebraska» en contient dix. Oui, autant que de titres. Ça n’étonnera que ceux qui n’ont jamais écouté «Mary Queen Of The Arkansas» («Greetings From Asbury Park»), «Wild Billy Circus Story» («The Wild, The Innocent & the E. Street Shuffle») ou des pièces de contrebande comme «Guns Of Kid Cole» ou «Kid Called Zero». C’est-à-dire beaucoup de monde. Quant à ceux dont la connaissance de Springsteen a démarré au bord de «The River», qu’ils considèrent immédiatement «Stolen Cars» ou «Wreck On The Highway» comme des symphonies.
«Nebraska», c’est Springsteen en caleçon. Le maître désapé. Carrément exhibitionniste. Il pose le masque, l’armure et les chaussettes pour se sentir à l’aise. Sans prévenir. Et révèle l’existence d’un fils secret dont personne n’avait envisagé la présence. Parlez d’un barouf dans les chaumières où l’on attendait tranquillement Noël pour fêter la naissance d’un nouvel enfant divin né dans le New Jersey. Alors, pourquoi ce mystère, et surtout, pourquoi un tel album. Sûr qu’on lui demandera à la première occase mais je crois déjà entendre la réponse : «Non, «Nebraska» n’est pas une rupture. Juste une parenthèse pour décompresser, pour sortir du cycle infernal méga-tournée/mégadisque et faire écouter calmement aux gens des chansons qui forment mon univers. Et si c’était  possible, j’aimerais bien aller les chanter, tout seul avec ma gratte et mon harmo dans les clubs du pays». Ouais, ouais... Sûr qu’à force de performances, on allait oublier que le Boss est un songwriter avant d’être une bête de scène. Il vit et le raconte, même s’il n’a pas son pareil pour monter une mayonnaise avec le minimum de moutarde. Tout dans le coup de poignet. Faut pas attendre de lui des messages clairs ou codés, des leçons de morales ou des réflexions biscornues sur l’état du monde. Exceptionnellement, il se fend d’un truc de mauvais prêcheur, mais le mode d’emploi de son piège est d’un décodage enfantin : boulot, gonzesses, bagnoles, rues, nuits, pluie, radio, potes, parents. Pourtant, il est le seul à savoir faire fonctionner l’engin. Ah, ah... Savoir Faire.
Car «Nebraska», composé et chanté par n’importe quel autre individu qui en aurait le calibre (Tom Waits, Moon Martin, De Ville) ferait un bide assuré. Au plus, un succès d’estime. Pas de quoi en faire l’événement du mois. Le Boss n’a pourtant rien de plus que les autres. Il a plutôt moins. C’est ça qui change tout. Lui n’a pas à se forcer pour être naturel. Il raconte des histoires et elles sonnent vrai. On ne demande pas à les croire. On les croit. Si, en plus, elles sont servies sans sauce ni garniture, c’est carrément l’Oncle Paul d’Amérique qui débarque. Les souvenirs ne sont pas dans ses valoches mais dans son coeur. Il ouvre la bouche et la visite commence.
«Nebraska» n’est rien d’autre qu’un recueil de dix histoires. Avec des photos en couleurs qui bougent et toute la vraisemblance qu’elles demandent. La musique ? C’est celle de toutes les chansons-ballades de Springsteen. Au piano («Lost In The Flood» ou «The Angel») ou au biniou. Pas grand-chose d’autre à en dire. Inutile d’épiloguer sur les clins d’yeux. A Cochran, Hank Williams ou Donovan (Oui, j’ai dit Donovan). Et puis, la musique, c’est juste un fond sonore pour qu’on soit complètement détendu en écoutant défiler ces petits rien qui font la vie de l’Amérique. Celle de «Colorado Saga», de «Manhattan Transfer», de «Blue Collar», de «Transamerica Express» ou de «Voyage au bout de l’Enfer». Springsteen sait à merveille transcender la vie de n’importe quel Sam moyen pour lui donner des nerfs, de la sensibilité et du rose aux fossettes. Quoi de plus banal qu’une colline à la sortie d’une ville où les gosses vont regarder passer les bagnoles ? Springsteen en fait une romance («Mansion On The Hill»). Et, par les temps qui courent aux States, le massacre d’une vingtaine d’innocents par un barge ne fait même plus la une des canards de province (un malade vient de flinguer tous les employés d’un garage parce qu’on ne lui filait pas assez vite son plein de gasoline). Ouais, mais quand le Boss empoigne son 410 à canon scié et qu’il traverse tout le pays avec sa p’tite en tirant sur tout ce qui bouge, on voit le sang gicler sur le pare-brise («Nebraska»). Et ceux qui n’ont jamais osé avouer à leurs potes que la superbe caisse de leur père n’était qu’une vieille ordure dont seule la carrosserie pouvait en jeter (en ne regardant pas à moins de dix mètres) comprendront toute l’amertume de «Used Cars». Parce que les chignoles, Bruce les aime. On le sent. On le sait. Conduire la nuit pour le plaisir de conduire la nuit, seuls les maniaques du volant peuvent savoir quel bien-être cela procure. «Open All Night» n’est rien d’autre que l’aveu de cette faiblesse. Et cette chanson fera sûrement sentir à certains le pouvoir magique de la conduite de nuit en écoutant la radio et en fumant un clope, juste pour le plaisir de conduire la nuit en écoutant la radio et en fumant un clope. Sûr que c’est une façon de fuir la réalité, d’aller rêver pour pas trop cher, de se prendre pour un cow-boy solitaire loin de son foyer. Pas étonnant que cette chanson et son double («State Trooper») se terminent à chaque fois par «Délivrez-moi de ce nulle part».
Avec trois fois rien, comme la déprime de Ralph, l’employé de chez Ford, à Mahwah, il vous bâtit un roman. Un roman américain. Comme Dos Passos ou London vous en torchaient sur les petites gens de leur rue. C’est juste une tranche de vie, un fait divers comme il s’en passe des milliers, mais qui se retrouve tout en haut de l’affiche parce qu’un cinéaste lui a donné une gueule. Les prisons ricaines sont certainement pleines de «Johnny 99» mais maintenant on en connaîtra au moins un dans le monde entier. C’est pas Gary Gilmore mais presque. Et le plan du flic qui doit aller arrêter son propre frère, combien de fois l’a-t-on déjà vu ? Pourtant Springsteen arrive à en faire un remake sympathique («Highway Patrolman»). Tout est dans les mots, dans la façon de les bouffer ou de les étirer même s’ils sont simples comme bonjour. Y’a des mecs qui savent raconter les histoires, faire durer le suspense et enfiler les frusques de leurs héros. C’est tout. C’est comme ça. Même quand ça se complique.
«Reason To Believe» est une sorte de parabole pleine de bon sens aux vertus antidépressives pour les derniers romantiques que le Boss anime d’une douce ferveur biblique.
Voilà à quoi il s’amuse, le soir, dans sa piaule ou assis sur la taule encore chaude de son garage. Tout seul avec sa guitare, il transforme ses petites aventures ou celles de ses copains en de bonnes vieilles chansons que les petits enfants remplis de rêves écoutent religieusement. C’est la nouvelle voix de l’Amérique, une entreprise de réalisme, pas de propagande.
Certainement pas avec ça qu’il s’achètera un nouveau maillot de corps. Mais que le maître du monde accepte de mettre son titre en jeu, c’est déjà un événement.

Michel Embareckdans BEST n°171 d'octobre 1982
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Premier album unplugged de l’histoire récente - et gloutonnement avalée par la télé - du rock, “Nebraska” est le road record du dernier des Mohicans de l’âge électrique. Quand il en subodore la nécessité cathartique, Springsteen raccroche les gants après les deux ans de tournée consécutifs à “The River”. Gavé, sursaturé, le Boss met le E Street Band en vacances. Et se paie incontinent une fiction de virée en Thunderbird décapotable : à lui les autoroutes enneigées et les motels crades de l’Amérique ordinaire ! Armé en réalité d’une paire de guitares, de ses souvenirs, de son imagination et d’un gros besoin de solitude en noir et blanc, l’admirateur de Steinbeck et de Hawks accouche de dix mini-nouvelles dont un Robert Altman aurait pu se nourrir en vue d’un scénario à la “Short Cuts”. Chroniques autant que portraits, ces chansons rugueuses ne sont jamais froides : les personnages qui s’y meuvent, ou plutôt s’y débattent face à leur destin, Bruce a su les camper prestement, à vif dans leurs très (trop) humaines contradictions.
S’y cherche-t-il ? Du moins y retrouvons-nous ses thèmes favoris — pas de bol, la vie ! — mais débarrassés du pathos héroïque, et des traces enfin nettes de lui-même et des siens, son père en tête, figure emblématique de l’Américain moyen naïf, grugé, croyant au mythe jusqu’au dernier soupir. Et ce sont ces soupirs, ces fractures, ces non-dits troubles et diffus qui émeuvent : pas l’ombre d’une explication rassurante, d’une théorie à l’horizon. Poignant mais pas plaintif, aigu mais pas strident, “Nebraska” paraîtra déprimant à certains, indigeste à beaucoup... Tous pourtant acclameront le maousse “Born In The USA”  deux ans plus tard, sans se douter que les plages douces qu’il recèle proviennent de cette veine qui ne se cachera plus désormais... Et puis Johnny Cash s’est approprié “Johnny 99” et “Highway Patrolman”, ça console.

François Ducray dans Rock & Folk hors série n°11
  “300 Disques Incontournables 1965-1995”
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the Mountain Goats : Sweden (1995)  posté le mercredi 03 mai 2006 10:08

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Genre  :  Folk USA
Note :  *****


Jimi Hendrix jouait parfois de la guitare avec les dents. Plus forts, les Mountain Goats ne jouent qu’avec les tripes.

Récemment, un chroniqueur anglais reprochait aux Mountain Goats de sonner comme les Pale Fountains. Au fond, le journaliste ne croyait pas si bien médire : on a rarement entendu de chansons aussi cruciales depuis celles des frères Head. Au choix, remplacer cruciales par : honnêtes, sincères, près du coeur. Et remplacer la chaleur instrumentale des Pale Fountains par une guitare sèche et fébrile. Les Mountain Goats sont en fait un seul homme, John Darnielle, déjà vieux maquisard du folk lo-fi américain. Hier, John Darnielle chantait beaucoup sur l’Amérique du Sud. Aujourd’hui, toujours en partance, il sort simultanément un album dédié à la Suède et un autre où s’affiche un planisphère. John Darnielle — qu’on a peut-être pris en stop sans le savoir — appartient à la vieille tradition américaine des chanteurs vagabonds, la guitare pour tout bagage. Pas de quoi tourner baba pour autant. Sur le bord de la route, John Darnielle présente mal : ici, on se bat à coups d’accords en rafale, de chansons griffonnées au fusain, enregistrées sur un magnétophone préhistorique. L’ordinaire d’un genre ? Sûrement pas, car John Darnielle est un grand (anti)guitariste, plutôt lutteur que luthier. Pas demain qu’on entendra un duo Dadi-Darnielle. Techniquement, tout le monde pourrait jouer comme lui, mais tout le monde — hormis quelques musiciens de flamenco — y laisserait ses doigts. Sur les meilleures chansons de John Darnielle, on dirait que sa guitare va lui péter à la figure, les six cordes à la fois, et qu’il y aura du sang, beaucoup de sang. Chaque chanson des Mountain Goats est une autosommation qui coupe le souffle, stupéfaite par sa propre violence. Une violence rêche, un lyrisme fiévreux comme on l’entendait jadis sur les premières chansons des Verlaines. John Darnielle ne s’épanche jamais, son folk garde la tête haute. Lucide, donc amer et sans complaisance. La musique de John Darnielle se nourrit de peu mais donne beaucoup, poussée par une foi blessée et dont on ne connaît pas la cause, mais une foi quand même. Loin de certains adeptes oisifs de la basse fidélité, nous voici revenus aux chansons chiches de Phil Ochs ou Woody Guthrie. La gloire au bout du tunnel.

Stéphane Deschamps
dans Les Inrockuptibles hebdo n°39 du 10 janvier 1996
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Talk Talk : Laughing Stock (1991)  posté le mercredi 03 mai 2006 10:05

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Genre  :  Rock inclassable UK
Note :  *****


Et ce n’est pourtant pas si marrant que ça... Après plus de trois ans d’absence depuis le fort sibyllin “Spirit Of Eden”, Talk Talk s’en roule un autre pour bien labourer le champ de l’improvisation offert sans défense. Car il est ici question de nature et d’atmosphère, de “joué-vrai” et de free-form. Oubliés, les hits sucrés (“Such A Shame”, “Dum Dum Girl”) des mid-eighties, moins un exercice de style qu’une transition bien camouflée. Hier présenté comme le Pink Floyd des 80’s (avant Cure, comme quoi la référence est fallacieuse), le trio, réduit essentiellement à Mark Hollis et son producteur Tim Friese-Greene, nous proposent cette fois-ci une variation sur le même thème, l’improvisation. Ne vous inquiétez pas si vous n’entendez rien pendant les dix-sept premières secondes, le disque commence en fait à la dix-huitième, comme s’il refusait de naître — et donc de disparaître. Son naturel comme un toit de chaume, chant larmoyant comme un saule pleureur, textes épars et taciturnes (plutôt dirigés “humanité, me voilà”), “Laughing Stock” est bercé par des claviers cajoleurs. Talk Talk avant repli intimiste. Et macabre. Avec parfois des sursauts : “After The Flood” résonne d’un son de mouche coincée par une vitre (bzz, énervant, ça), “Ascencion Day” stoppe net, comme victime d’une coupure de courant parce que le type derrière la grange a arrêté de pédaler, “Rune II” exsude le gospel, clé de voûte du chant de Mark Hollis. En résumé, Talk Talk a pris le maquis pour sauver son âme. Anti-baba et collabos showbiz s’abstenir ; amoureux de guitares erratiques et résistants 70’s, bienvenue. Mais surtout n’oubliez pas d’allumer des cierges.

Alain Galès dans Rock & Folk n°290 d'octobre 1991
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"La musique a ceci d'incontestablement supérieur aux autres formes d'expression artistique, elle peut se mouvoir dans l'espace."  A l'évidence, cette réflexion de Stravinski trouve sa plus juste illustration, en tout cas pour ce qui concerne le rock, dans l'œuvre de l'architecte Mark Hollis. Effaçons d'un revers de manche les balbutiements néo-romantiques de Talk Talk, oublions tout, y compris le It's my life multi-tubesque chez nous, et dont la simple évocation du pompier Such a shame pourrait légitimement nous dégoûter de prêter une oreille à ce qui suit. C'est-à-dire le très ambitieux Spirit of eden et, maintenant, ce Laughing stock qui pousse encore plus loin la conquête de "l'espace" cher à Maître Igor.
Six chansons, enfin, morceaux ( pièces ? mouvements ? ) totalement hors-normes et qui ne supportent ni la fragmentation, ni la précipitation. A déguster d'une traite mais, surtout, plusieurs fois, afin d'en saisir les infimes nuances et la prodigieuse virtuosité. Une fois admis ce mode d'emploi draconien, Laughing stock livre toute sa singularité et Mark Hollis apparaît comme l'un des plus inspirés barioleurs d'atmosphère que le rock ait donné à entendre depuis les glorieuses années Can-Soft Machine, à l'époque où l'on qualifiait de "progressifs" les groupes qui s'aventuraient le plus avant dans l'hystérie psychédélique. Rien à voir, donc, avec les pachydermes qui vinrent ensuite polluer de leurs graisseuses paluches de techniciens bornés la jeunesse léthargique des seventies. La vérité de Talk Talk est ailleurs, forcément. Entre Ravel et Tim Buckley, Kandinski et Mingus, ou encore au-delà. Mais, de grâce, pas entre Barclay James Harvest et Eric Serra. Si Hollis se permet, au beau milieu d'une floconneuse quiétude, d'éreinter la gamme avec des dissonances, là où tant d'autres auraient distillé un solo de guitare scolaire, c'est justement par souci de coller au plus juste avec cette fascination pour l'abyme propre à toute œuvre contemporaine digne. S'il ponctue sa musique de silences et de bruits accidentels, c'est pour mieux goûter ensuite à la rondeur d'un orgue, à l'amère mélancolie d'un violoncelle, à la chatoyante complicité des cuivres. Hollis laisse à sa musique l'entière liberté de se "mouvoir dans l'espace" comme les papillons indomptables et les oiseaux couleur arc-en-ciel qui encombrent son imaginaire (voir les pochettes), il n'est que l'exécutant d'une création qui le dépasse. Et si de temps en temps, il parvient à prendre dans le creux de ses deux mains fermées un rien d'éternité, c'est juste pour le pervers plaisir d'écarter ensuite doucement les paumes et de le voir se mutiner.

Christophe Conte
dans Les Inrockuptibles n°31 de Septembre-Octobre 1991
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Ce n’est pas cette réédition confidentielle qui changera la donne. Laughing Stock, dernier album de Talk Talk paru en 1991 sous le label Verve, restera probablement dans le cercle des initiés. C’est pourtant un disque important, grandiose, séminal, indispensable. Il fait partie des rares enregistrements à pouvoir modifier physiquement l’auditeur et son environnement. Une fois intégré à votre vie, il réduit à rien une grande partie du reste, le tout-venant, les disques d’une semaine ou d’un mois qu’on range au placard aussi vite qu’on s’est empressé de les acheter. Véritable déblayeur de discothèque, Laughing Stock est donc un objet hautement salutaire. A vrai dire, il faut plaindre ceux qui ne feront pas l’effort de s’y intéresser, mais envier ceux qui profiteront de l’occasion pour le (re)découvrir. Certes, il leur faudra un peu de temps et de patience pour pouvoir s’imprégner de cette exceptionnelle dynamique de groupe, de ces progressions fulgurantes alliées à une science innée du silence. Mais après avoir savouré ces paysages arides et somptueux, plus rien ne sera comme avant. D’ailleurs, décrire les six morceaux de cette pierre angulaire est une entreprise absurde. C’est à vous, pour une fois, de faire l’effort. Pour la pochette — très laide — de ce disque et pour la voix de Mark Hollis, cousine lointaine en plus discrète et surtout plus touchante de Peter Gabriel, on pourra rapprocher TaIk TaIk du rock progressif. On se souviendra aussi que les gens qui écoutaient ce groupe dans les années 80 étaient souvent des fans de Simple Minds et U2. On pourra se gausser longuement de cette image improbable de groupe euro pop synthétique à ses débuts, classé malgré lui dans les charts aux côtés d’horreurs négligeables comme Kajagoogoo, Duran Duran, Alphaville ou Living In A Box. Mais à partir de Spirit Of Eden, en 1988, Talk Talk a engagé une mutation spectaculaire que sa maison de disques de l’époque (Parlophone) ne comprendra pas, tentant même d’en extraire un single contre l’avis d’un groupe qui refuse de tourner pour promouvoir un disque (qui mériterait tout aussi logiquement une réédition) impossible à recréer sur scène. Cette rupture consommée, il signe un nouveau contrat avec Polydor qui remet en selle pour l’occasion le mythique label de jazz Verve. Et publie ce chef-d’oeuvre absolu qu’il faut bien sûr rapprocher d’autres disques-bastions où le silence est assourdissant, sorte d’espace-temps définitivement supérieur: Rock Bottom de Robert Wyatt, Another Green World de Brian Eno, Spiderland de Slint ou encore le troisième album sans titre de Labradford. Qui s’est plongé dans ce disque pour en tirer de la substance, de l’inspiration ? Tortoise, Bark Psychosis, Radiohead, UNKLE et tous les astronautes du space rock, doués ou non. À l’époque, Laughing Stock se vendra peu, précipitant la séparation du groupe et plongeant Mark Hollis dans un silence de sept ans qu’il ne brisera, mais si peu, qu’avec un nouveau chef-d’oeuvre, son fantastique premier Lp solo éponyme. Mais en apportant la preuve qu’il existe une manière différente, profondément intime de faire les choses selon ses aspirations et sans se préoccuper des lois du commerce, Hollis a prouvé en bouleversant durablement la vie de quelques personnes que l’esprit du punk rock n’est pas forcément là où on l’attend.

Etienne Greib dans magic! N°40 d'Avril 2000
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Pinback : Blue Screen Life (2001)  posté le mercredi 03 mai 2006 10:02

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Genre  :  Rock alternatif USA
Note :  *****


Pourquoi les meilleurs groupes du monde ne sont-ils pas ceux qui le méritent ? À l’heure où il est de bon ton de s’extasier sur ceux dont tout le monde parle (n’en déplaise à certains), le second album de Pinback arrive dans les bacs. On n’essaiera même pas de lui trouver une place sur le podium, là n’est pas la question. Les heureux possesseurs du premier opus, sorti il y a presque deux ans et passé (quasi) inaperçu, seront sûrement d’accord : Pinback peut postuler à mieux que des médailles. Blue Screen Life marque donc le retour aux affaires du duo surdoué, constitué de Rob Crow et Armistead Burwell Smith IV, pour le plus grand plaisir des amateurs de petites douceurs musicales. Mélodiques et mélancoliques étaient les adjectifs qui qualifiaient le mieux leurs précédentes chansons. La recette n’a pas changé d’un iota : rois de la chorégraphie vocale, nos deux compères excellent dans l’art de mélanger les harmonies vocales sur des mélodies envoûtantes (Tres, West). Quand Victor Hugo a écrit que “la mélancolie, c’est le bonheur d’être triste”, il était loin d’imaginer qu’un jour la formule s’appliquerait si bien à la musique de Pinback. Impossible de ne pas penser à Elliott Smith, tellement l’univers musical est parfois proche (Bbtone). Et quand la rythmique s’emballe (la basse sautillante sur Penelope, l’intro de Seville), ce sont les Papas Fritas qui nous reviennent en mémoire. Pinback est unique et les comparaisons restent anecdotiques. L’automne ne sera pas triste, il sera mélodique et mélancolique.

Stéphane Gagnondans magic! n°55 d'Octobre 2001
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Secret scandaleusement gardé par l’underground US, Pinback offre cette semaine en France son rock magique et sensible.

Un site Internet mutique ; une bio où Rob Crow, moitié pensante du groupe, déclare tout de go et en substance “Les bios sont stupides” ; le même qui répond (?) aux interviews le regard vissé sur son ordinateur portable tandis que son binôme, l’invisible Armistead Burwell Smith IV, se fait porter pâle...
En véritables slackers, les deux Pinback sont à classer dans la catégorie autiste, pas du tout disposés à philosopher sur leur musique, incapables de traduire en paroles les actes qui les ont conduits de la frange bruitiste du rock américain à son versant le plus fuligineux. “C’est venu comme ça... “, se bornent-ils à répéter, comme si le fait d’enregistrer un premier album du calibre de This Is A Pinback CD — chef-d’oeuvre négligé de 1999 — relevait du hasard ou du tour de passe-passe. C’est pourtant bien de magie qu’il s’agit ici, celle qui opère chaque fois que s’égrènent les aigrelets accords de guitares, les minces mélodies caractérisant cette pop répétitive et envoûtante, presque chamanique dans l’effet hypnotique qu’elle produit. A défaut d’un éclairage intérieur, force est d’aborder Blue Screen Life (sous-titré This Is Another Pinback CD) de la même façon que son prédécesseur : les bras ballants et la tête pleine de vide. Inutile de chercher des références, sinon à convoquer sans trop y croire les Feelies pour la mécanique d’ensemble, les Young Marble Giants pour la basse métallique ou les Talking Heads pour le groove froid et robotique. Rétive aux étiquettes, cette musique agit d’abord par le mystère qu’elle crée ; dénuée de racines, elle n’entretient aucune relation avec les idiomes traditionnels anglo-saxons ; schématique, systématique, elle obéit à une logique presque implacable. A la base, on trouve toujours une boucle de percussions, autour de laquelle s’enroulent des guitares en ligne claire, des claviers improbables, des voix cotonneuses, des choeurs vaporeux, créant un univers nébuleux où chaque chanson semble s’entremêler à la suivante, jusqu’à n’en faire plus qu’une. Etrangement, l’envoûtement naît ici d’une pernicieuse monotonie, comme si, à force de ressasser, Pinback finissait par trouver la faille par laquelle sa musique s’engouffre, puis irrigue complètement celui qui prend la peine de l’écouter. Il y a quelque chose de profondément original chez Pinback, l’idée d’une forme sonore qui s’invente en permanence, au flux inouï d’une imagination mélodique débordante. Ainsi, au détour d’un disque monolithique, on trouve par exemple une espèce de reggae livide (XIY), chaloupé par défaut et comme dépourvu de chair, ou encore une relecture ascétique des Saintes Ecritures sixties, le très Beach Boys Tres, sans doute le seul moment du disque où Pinback se découvre un tantinet, laissant entrevoir une âme sous le contour opaque de sa musique. Tout le mystère — et donc le talent — de Pinback réside d’ailleurs là, dans cette volonté presque bornée de laisser l’auditeur à poil sur le seuil de ses disques, sans la moindre clé pour y pénétrer, avec juste la possibilité de regarder par le trou de la serrure. Ce qu’il y découvre, à force de voyeurisme, dépasse de loin le cadre étriqué de la pop formatée, pour entrer de plein-pied dans le domaine de l’indicible. On comprend mieux, dès lors, pourquoi sa musique laisse Pinback muet. 

Gilles Dupuy dans Les Inrockuptibles n°315 du 27 novembre 2001
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