Genre : Country
USA
Note : *****
Jeunes gens pressés, passez votre chemin, ce disque n’est pas pour vous. A côté de Lambchop et dans un registre similaire, les Tindersticks font figure d’agités. La fougue, ce carburant nerveux qui sert parfois d’unique motivation pour fonder un groupe, ne fait pas partie du vocabulaire de Kurt Wagner, âme de Lambchop, qu’on imagine bien en quadragénaire paisible, bien planqué dans sa maison du Tennessee. Car Lambchop vient de Nashville, mais n’y a jamais vu l’ombre d’un cow-boy. Alors, cette pedal-steel qui semble d’ailleurs pédaler dans un vide inquiétant, ces harmonies de fins de bal, ces violons taillés dans ce bois dont on fait les gueules, nous font vite comprendre que Lambchop est tout entier voué à l’abattement. Pourtant, sur leur premier album, l’admirable I Hope You’re Sitting Down, le groupe se réservait parfois quelques récréations. Désormais, Lambchop ne connaît plus ces moments d’insouciance. Les longues promenades bucoliques de How I Quit Smoking ne dressent plus qu’un seul décor. Mais dans cet espace, on y passerait sa vie entière. Les chansons sont empreintes d’une telle torpeur qu’elles agissent à la manière de sables mouvants, prêtes à tout engloutir, The Militant ou Life’s A Little Tragedy sont lourds de promesses noires. Mais sous la douceur apparente de cette musique de nuit, la voix intime de Kurt Wagner agit comme un hypnotique. Impossible de se débarrasser de ce chant inquiet qui ne montre jamais des signes de nervosité, vague réminiscence d’une odeur de confessionnal, de ces pénibles sermons où la voix trop douce d’un prêtre récite les passages les plus terrifiants de l’Apocalypse selon Saint Jean. Avis de l’Office Catholique : pour adultes, avec réserves.
Hervé
Crespy dans magic! n°6 de janvier/février
1996
© 1996 (Hi
Press). Tous droits réservés.
Avec la country intime de How I Quit Smoking, Lambchop s’installe au sommet d’un art personnel, familier et subtil.
Un premier album débarqué de nulle part, un patronyme impénétrable, une existence d’abord mal identifiée : drapé dans ses petits secrets, Lambchop était en passe de devenir l’un de ces groupes de l’ombre au statut aussi vain qu’injuste. Aujourd’hui, la prodigieuse limpidité de How I quit smoking dissipe les malentendus : on ne connaît franchement guère de groupes aussi peu hermétiques, aussi peu camouflés. Mystérieuse, ensorcelante, la musique de Lambchop l’est, et de plus en plus. Mais c’est à force d’être si rapidement amie, si prégnante. Du premier album Jack’s tulips on avait déjà retenu une collection de chansons aux déchirements imperceptibles, déposée dans le creux de l’oreille par une voix fendillée qui excellait dans la confidence. On s’était dit que cette musique, composée à un océan de distance, localisée du côté de Nashville, Tennessee, aurait pu habiter et palpiter là, à deux pas, dans la chambre d’à côté. Impression confirmée par How I quit smoking où Lambchop atteint les sommets d’un art extraordinairement familier, intime. Il est pourtant difficile de ne pas se laisser aller au modélisme sentimental, lorsqu’on choisit de faire régner une pareille délicatesse de ton sur la plupart des chansons. Difficile de ne pas succomber à la tentation du gigantisme, du coeur gros comme ça, lorsque tout le pouls d’un disque bat selon la respiration d’un quintette à cordes. Ni nabot ni titan, How I quit smoking est un album parfait, à échelle humaine, subtilement ajusté aux dimensions du quotidien, sans calcul, sans habileté. Ici, la country-music n’est pas la victime d’une colorisation gadget, ni le pauvre prétexte d’une enfilade de chromos sur le bon vieux temps. Pas de réactualisation maligne ni de brouet aux racines chez Lambchop. Juste la réappropriation d’un langage de peu de mots, de peu d’accords et de beaucoup de nuances. Un langage que plus grand monde ne parle, mais que l’on reconnaîtra instantanément, puisqu’il parle de petites tragédies, de blessures et de consolations, de demi-sourires et de vraies fêlures. On sait pourquoi de douces merveilles comme The Man who loved beer, You are the one ou Suzieju nous chavirent méchamment le coeur : rares sont les occasions où l’on reçoit pareilles nouvelles de la vie des hommes. Il y a longtemps qu’on ne les avait pas trouvées si justement captivantes, touchantes et chaleureuses.
Richard Robert
dans Les
Inrockuptibles n°39 du 10 janvier 1996
© 1996 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits
réservés.








