*** 20 albums pour l'île déserte ***

Arab Strap : Philophobia (1998)  (*** 20 albums pour l'île déserte ***) posté le mercredi 03 mai 2006 09:59

Genre  :  Rock Alternatif UK
Note :  *****


Arab Strap est notre Felt pour l'an 2000. Ou notre Joy Division, faut voir ... Hors de question de passer à la va-vite sur l'album le plus triste, déprimant, magistral et consistant de l'année. Voire, peut-être, de la décennie. Ainsi, vous entendez ici ou là que le dernier album de Massive Attack (excellent au demeurant) est un monstre flippé, un grand trou noir new-wave... Sauf qu'à côté de ce Philophobia, Mezzanine c'est "Pit et Rick racontent les meilleures blagues de Collaro" en moins comique, et encore... Non, Arab Strap est à première vue un groupe de nazes, de pouilleux complets, d'alcolos malpropres insortables. Mais incroyable. Incroyable de tomber encore sur ce genre de groupe, ce genre de disque atroce parce que l'on sait pertinemment, dès la première écoute, qu'on n'en sortira pas indemne. Comme Unknown Pleasures, Funhouse ou Spiderland, Philophobia fout la trouille. Une pétoche familière et confortable, celle de nos disques préférés. Quel groupe se pointerait et ouvrirait son second album par la phrase : "C'est la plus grosse bite qu'on ait jamais vu ?" Même Miossec, qui s'y connait pourtant en vulgarité touchante, n'oserait pas. Aidan Moffat, champion du monde des mots crus, du sentiment (d)étalé, des histoires de relations foirées, ratatinées, lamentables. Expérience down du moment: écouter Philophobia en lisant les paroles d'un seul coup. Insoutenable. On ne trouvera pas de sitôt de morceaux plus tire-larmes que One Day After School ou Here We Go. Bien sûr, on est déjà passé par là : The Stagnant Pool ou Riding On The Equator de Felt. Pas le genre de choses qu'on évoque à la légère. L'assommant, c'est qu'il y a ici douze autres autres morceaux du même acabit.

Etienne Greib
dans Magic! n°20 de mai-juin 1998
© 1998 (Hi Press). Tous droits réservés.





A ceux qui croiraient encore à l'amour ou au père Noël, on ne conseillera pas le terrifiantPhilophobiades Ecossais Arab Strap. D'allure aussi opaque qu'un dialogue de Trainspotting, cette musique peu portée sur la drague gagne pourtant à être connue. Arab Strap chante le sexe le plus salace sans sourciller mais ne parle qu'en rougissant.

Ceux qui ont lu Irvine Welsh en VO le savent : l'écossais est une langue rocailleuse, à la barbarie étonnamment mélodique ­ comme s'il suffisait de frapper deux blocs de granit pour rythmer cette petite musique qui roule les "r". Arab Strap, le nom, pousse effectivement à rouler les "r", lourd borborygme qui occupe toute la bouche ­ il faut l'entendre prononcé avec l'accent de Glasgow, plein de terre. Arab Strap, le groupe, roule les airs : sur leur premier album The Week Never Starts Round Here, on avait même failli se laisser abuser nous aussi, certains que les mélodies avaient été chassées par les caillasses de ce chant heurté, plus murmuré que clamé, plus parlé que chanté ­ un genre de blues plein de bouse, crasseux plouc du Grand Nord, une langue de bruyère pas encore taillée, pleine d'échardes, inhospitalière au possible. A bout d'arguments, on avait évoqué ­ comme à chaque fois que les mélodies sont ainsi humiliées, martyrisées ­ le fantôme de The Fall errant dans les rues de Trainspotting. Pourtant, on revenait souvent à ces antichansons, à ces électrocardiogrammes en ligne droite, monotones comme une lande, effondrés à coups de mauvais alcools et de drogues en solde. Des chansons aux mots terribles, noirs et bleus, jamais maquillés, qui s'écoulent à l'horizontale, sans que le chagrin ni la colère ne viennent jamais surligner ces noms de filles qui n'ont fait que passer et casser. Des mots servis tartare, à faire passer les dialoguistes de Ken Loach pour les frangines Brontë ­ des mots inconcevables quand on parle à Arab Strap, duo coincé et maladroit, dont chaque mot butte sur une timidité soignée à la bière, au poppers. "C'était la plus grosse bite jamais vue/Mais on ne savait pas où elle avait fourré son nez/Tu as dit que tu faisais attention/Mais jamais avec moi/Tu as dit que tu l'avais fait quatre fois cette nuit-là/Alors que les capotes sont vendues en paquet de trois", ce genre de romantisme.
Il a fallu qu'un jour on se surprenne à fredonner l'inchantable The First Big Weekend pour se rendre compte qu'il se passait, sournoisement, en sous-main, quelque chose d'important chez ce groupe : des chansons subliminales, impossibles à entendre sur une écoute distraite, des chansons qui se gagnent sur le temps et la patience, beaucoup plus partie d'échecs que de flipper. On peut ne pas avoir le temps et aller à l'essentiel : Boo Radleys ou High Llamas, avec leurs mélodies disponibles pour consommation immédiate, sont là pour les gens pressés. Mais on peut aussi préférer atteindre cette plénitude à petits pas, par des chemins tortueux, sans jamais utiliser l'autoroute. On serait, par exemple, curieux de savoir combien de mélodies éblouissantes ont, ces dernières années, aussi bien caché leur jeu que Here We Go. Combien d'entre elles ont réussi à dissimuler leur finesse sous des traits aussi rébarbatifs, sous un habillage aussi austère, sous des manières à la rudesse aussi peu avenante, aussi peu sexy ?
Ainsi en va-t-il aussi d'Arab Strap, les hommes. Aussi timides que leurs chansons, ne se dévoilant que millimètre par millimètre, ne levant que sous la menace d'invraisemblables barrières. Un groupe et un disque qui gagnent à être épluchés, aux références aussi disparates ­ de Tom Waits à Gastr Del Sol ­ qu'unies par le même spleen. "J'aime ces groupes parce qu'ils font une musique tranquille, qui me détend. Et j'aime leur côté sombre également. Plus jeune déjà, j'écoutais des trucs pas drôles. J'aime Tom Waits depuis l'âge de 15 ans. A l'époque, tout le monde me trouvait bizarre à cause de ça, ce n'était pas normal. Mais de plus en plus de jeunes écoutent ce genre de musique, des choses tristes, c'est en réaction à toute la club-culture, comme une gigantesque descente après une bonne montée d'acide. Les gens continuent à prendre des drogues mais ne vont plus forcément dans les boîtes. Toute une génération est en train de redescendre et de vieillir."
Vieillir, ne plus obéir à la dictature des hormones : exactement ce que fait la mélancolie d'Arab Strap. Une mélancolie débarrassée d'acné et de complaisance, une mélancolie qui a pris suffisamment de coups pour que l'amour-propre soit calleux. Une mélancolie d'homme, pas de mec, enfin capable de rire de sa propre absurdité. "On est très conscients du côté mélancolique et doux-amer de notre musique. D'habitude les gens n'utilisent pas les termes justes, ils nous sortent "déprimants"
ou "tristes", mais on n'est ni l'un ni l'autre. On essaie de faire une musique qui soit belle. Alors c'est sûr, c'est pas gai, c'est pas de la musique folklorique. Mais pour émouvoir les gens, il ne faut pas que la musique soit rapide. La nôtre n'est pas un rempart, on n'essaie pas de se cacher derrière. Au contraire, on essaie plutôt de partager quelque chose, de faire en sorte que ce soit chaleureux, comme si on était dans les bras de quelqu'un. Si on écoute bien, nos chansons sont assez drôles, loin d'être lugubres, assez joyeuses même. Même si moi je ne peux pas écrire quand je suis heureux." La Grande-Bretagne se rappelait, il y a quelques mois, qu'elle comptait une province récalcitrante, bien au-delà de Manchester ­ ultime frontière nord des champs d'investigation de l'industrie londonienne. Une province d'Ecosse entièrement abandonnée au bon vouloir du régional McGee, dont le label Creation semblait la seule tête de pont reconnue à Londres pour les groupes de Glasgow, de Teenage Fanclub à Primal Scream. Echappant totalement à la juridiction de la presse anglaise (passée totalement à côté de Belle And Sebastian, entre autres), l'Ecosse s'est mise à reverdir. Depuis la glorieuse explosion de la fin des années 70 et la merveilleuse aventure Postcard Records (Josef K, Fire Engines ou Orange Juice, dont une formidable intégrale vient d'être rééditée, pas un hasard), on n'avait pas connu une scène aussi farouchement autarcique, fière, l'électricité produite sur place, pas du tout importée d'Angleterre. Car cette Ecosse-là ne regarde pas au sud, cette terre de poseurs, mais surtout à l'ouest, dans cette Amérique aux guitares sans chicane, du Velvet encore et toujours jusqu'à Tortoise. Pièce maîtresse de cette agitation bon enfant, le label Chemikal Underground a ainsi servi de refuge à ces Mogwai, à ces Arab Strap, chiens fous perdus sans collier, inapprivoisables par les chenils chics londoniens, pas du tout élevés pour la petite cage dorée à sa mémère. "Il n'y a pas de scène écossaise, tempère pourtant le groupe. "Juste trois ou quatre bons groupes qui ont émergé du coin au même moment et que les gens ont essayé de mettre dans le même sac, mais on est tous très différents, notre son est très différent. Aucun d'entre nous ne se connaissait avant de former ces groupes ­ Belle And Sebastian, Delgados, Mogwai ­ et il n'y a pas de concurrence entre nous, aucun ne marche sur les plates-bandes de l'autre."
Comme dirait Lou Reed : "Il y a un seul intérêt à venir d'une petite ville/C'est d'être certain de vouloir s'en sortir/C'est l'unique façon de tirer un avantage d'une petite ville/La détester tellement qu'on sait qu'il faut partir." La petite ville s'appelle Falkirk. "Un endroit plutôt nul et vide, il n'y a rien à y faire. Je me sentais un peu prisonnier dans cette ville, mais c'est ma ville natale et je l'aime bien quand même, je suis bien obligé. Il faut savoir d'où l'on vient." A Falkirk, on a de grandes chances de se croiser un jour. Ainsi se croisa Arab Strap, nommé d'après un gadget érotique garantissant l'érection éternelle : un certain Aidan Moffat est sur le point de conclure, sans même besoin d'arab strap, avec une certaine Gina, à même les banquettes d'un club miteux de la ville. Quand il revient après avoir commandé les boissons, ce préliminaire qui distingue le bon con du bon coup, la fille est partie, au bras de Malcolm Middleton. Aidan Moffat aurait sans doute préféré ne jamais rencontrer Malcolm Middleton. C'eût été dommage : ils forment désormais ensemble Arab Strap, le premier aux voix et à la barbe, le second aux musiques et aux poils de carotte. "Ensuite, on est allés plusieurs fois en boîte tous les deux et on s'est mis à jouer ensemble parce qu'on était aussi défoncé et bourré l'un que l'autre. La musique, c'était la seule façon d'exprimer un peu de créativité et comme je ne faisais rien de ma semaine, j'avais au moins l'impression de ne pas perdre mon temps complètement."
Une fille pour deux, et encore, les jours de chance : ainsi vont les paroles d'Arab Strap, où les garçons rêvent plus aux filles qu'ils ne les touchent, où les garçons rêvent à ce qu'ils diraient aux filles mais ruminent pour eux, dans l'encre noire. Pas étonnant que l'album s'appelle Philophobia ­ peur pas très soignable de l'amour, du coup de foudre. Ne surtout pas chercher, ici, du romantisme précieux qui éclaire, à quelques kilomètres de là, les chansons de Belle And Sebastian (leur chanteur, Stuart Murdoch, s'est invité sur une des chansons) ou Hefner, nouveaux venus au futur enviable. Arab Strap a méticuleusement séché les cours de poésie, posant son regard clinique sur une vie dont la banalité devient soudain un monstre, une condamnation à mort. Un trait d'une noirceur terrible qu'ils partagent avec Irvine Welsh, régional de l'étape peu porté sur l'eau de rose, plus porté sur l'eau-de-vie, la vue rosse. On n'aimerait pas être les copains et les rares filles qui croisent ce regard, immédiatement transformés en chair à chansons, en matière première de cette machine à broyer du noir ­ ou du jaune, quand il s'agit de rire. "Les paroles peuvent être méchantes parce que je me venge parfois dans mes chansons. Mais on ne se sert pas de notre musique pour exprimer des choses qu'on aurait du mal à dire. J'ai une grande gueule, je suis très direct et quand j'ai un truc à dire, je le dis, je n'attends pas d'avoir écrit une chanson sur le sujet. Si nos chansons ont un côté biographique, c'est parce que je n'aime pas inventer des histoires. Par paresse, je parle de moi : ça demande beaucoup moins d'effort que d'inventer des personnages. Et j'aime parler de moi." Pendant que Ken Loach fait du tourisme marxiste au Nicaragua et que Mike Leigh philosophe à Hollywood, ici et seulement ici continue d'exister ce cinéma réaliste (on n'a surtout pas dit naturaliste ; pour cela, consulter Pulp) de Grande-Bretagne. Un cinéma où toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant existé est volontaire.

Anne-Claire Norot & JD Beauvallet
dans Les Inrockuptibles n°148 du 22 avril 1998
© 1998 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

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Nick Drake : Five Leaves Left (1970)  (*** 20 albums pour l'île déserte ***) posté le mercredi 03 mai 2006 09:56

Genre  :  Folk UK
Note :  *****


Ce qui a toujours beaucoup irrité les groupes compliqués, et les musiciens tortueux, c’est le fait qu’on puisse écrire avec trois accords, des chansons majeures que tout le monde connaît. Et en général, les gens doués de ce talent sont aussi capables, en interprétant de manière rudimentaire ce qu’ils considèrent rarement comme des oeuvres (s’accompagnant à la guitare sèche le plus souvent), d’évoquer plus de paysages musicaux que l’orchestre philharmonique de Berlin, qui pourtant n’est pas dégueu. Feu Nick Drake était de ceux-là. Feu, car Nick s’est éteint, très tôt pour un homme, à l’âge de 26 ans. Mais heureusement, il nous a laissé ses petites chansons qu’il avait disséminées, de son vivant, sur trois albums bien évidemment mythiques, “Five Leaves Left” — comme plus tard “Aquashow” pour Elliott Murphy — correspond tout à fait à l’adage qui dit qu’on met dans un premier disque tout ce qu’on a vécu avant. Cet album, que Nick doit autant à son petit village de Tanworth-In-Harden, près de Birmingham. qu’à Tim Buckley, Randy Newman ou Van Morrison, est ce que les Anglais appellent a moment in time, c’est-à-dire, quelque chose qui vient de nulle part, et dont on sait aussitôt qu’il restera sans suite. Sa voix y est pour beaucoup. Lourde, chaude comme un lit de braises, encombrée d’énigmatiques sortilèges, elle ne laisse miroiter que l’obscurité de ses mots. Sa guitare aux accords ouverts élaborés — il en emmena le secret avec lui — palpite étrangement, pouls lointain et fier. Lorsqu’il laisse Joe Boyd et Robert Kirby s’immiscer dans ses arrangements, ce n’est que pour les rehausser d’un trait de violoncelle, de gémissements de contrebasse timides ou de percussions distantes. “Five Leaves Left” est un miracle, un disque pur comme l’aurore. “Fruit Tree”, “Cello Song”, “Way To Blue” et “Man In A Shed” ont traumatisé tous ceux qu’elles ont approchés, et leur charme mystérieux, tout comme leur fragilité enfantine, n’ont pas fini de susciter l’admiration. D’ailleurs, son producteur déclarait récemment qu’on l’approche à peu près deux fois par mois pour des projets de livre ou de film sur la vie de Nick Drake, cet authentique génie méconnu qui ne demande qu’à vous hanter.

Jérôme Soligny dans Rock & Folk hors série n°11
   "300 disques incontournables 1965-1995"
© 1995 Rock & Folk. Tous droits réservés.





Abondamment cité en référence, évidemment inégalé, le premier album d'un jeune homme toujours seul, trente ans après. Oublions un peu l'imagerie dépressive fréquemment associée au pauvre Nick Drake : car Five Leaves Left, bien loin de cette esthétique de la noirceur à laquelle on voudrait l'asservir, est un disque lumineux, aérien, un défi aux pesanteurs, aux banalités. L'écriture qui outrepasse sans cesse les canons de la folk-music, la brume pénétrante de la voix, le vertige infini du jeu de guitare et des arrangements de cordes : tout est risqué, jouisseur, avide de beautés interdites. Donc sans retour, en effet, naturellement dangereux et brûlant pour tout le monde, en bord d'à-pic. Un disque qu'on a toujours aimé ne pas écouter seul, tant il sait se partager : Five Leaves Left appelle à la fréquentation de gouffres qui ont plus à voir avec les divins abîmes du plaisir qu'avec les sombres abysses du malheur.

200 trésors cachés
Les Inrockuptibles n°200 du 26 mai 1999
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The Cure : Faith (1981)  (*** 20 albums pour l'île déserte ***) posté le mercredi 03 mai 2006 09:54

Genre  :  New Wave UK
Note :  *****


On s'enfonce. Déjà pour intituler "Foi" un disque en cet an béni (!) il faut être sacrément tordu, ou sacrément pur. Je crois que Robert Smith tient un peu des deux. Au moins a-t-on le sentiment définitif d'avoir affaire à un personnage intégralement, intègrement consacré à sa musique. Tant pis s'il est besoin d'un rituel de plus en plus rigoureux pour approcher ses abîmes de conscience.
Avec Seventeen Seconds – rappel du chapitre précédent – on en était resté à la plongée sous-marine, en des flots d'une opacité mauve où se jouait encore des drames tout à fait humains, des préoccupations d'un ordre accessible. A présent, on atteint les fonds abyssaux, mieux encore, la cathédrale engloutie. Je vous assure qu'à ce niveau, les métaphores n'ont rien de gratuit, et les accords austères dispensés ici n'engagent pas spécialement à jouer les ludions faciles. Happé par une procession livide de semi-spectres porteurs de torches, on pénètre au son d'une sourde basse sous les arcades gothiques du lieu de célébration. La Cure en robe de bure ? Bon, Robert Smith ne s'est pas fait curé, mais il fait comme un pélerinage à rebours. Vers des chants intérieurs, vers l'enfance ; recyclant d'anciennes mélodies en les étouffant. Il entend d'autres voix. Il masque la sienne et la démultiplie, la fait osciller entre une nervosité plus coutumière et une contemplation quasi monacale. Sa foi à lui n'est pas rayonnante, elle est désespérée, d'un désespoir qu'on peut croire serein, finalement résigné. Pas de fascination morbide, il est juste "l'homme qui coule" ; qui doute et se replie.
Le tissu des sons s'est épaissi, resserré. Intensifié et plus ténu. La basse a rejoint au premier plan le beat d'outre-tombe de Tolhurst, elle imprime le thème à plusieurs reprises, alors que Smith a renoncé à toute prouesse guitaresque, allant même parfois jusqu'à l'abandon pur et simple de l'instrument au profit des claviers. C'est le synthé, nappes impalpables ou grandes orgues, qui remplit le plus souvent l'espace, qui souffle l'air à la place. Des angoisses grégaires et autres reggaes gringalets du premier album aux volutes aérées haute-tension du second, puis aux rengaines "grégorien désagrégé" de ce nouvel opus. Une progression en profondeur qui peut laisser pantois.
Seul At Night pouvait un temps soit peu préfigurer ce qui nous creuse maintenant l'oreille, tous feux éteints. Mais que dire de l'accueil inespéré réservé chez nous à Seventeen Seconds ? Pourquoi Cure plutôt que Joy Division, à l'essence plus hem, "consistante", et dont on se rapproche par instant au fil de mélopées grisailles ? On sombre. Le gris est celui de la pierre, du ciel, du sol (?), uniformément. Même les chats le sont dans cet univers-là, pas bleus ni sauvages ni rien. Personne n'est obligé de prendre la musique créée par Cure et certains de ses condisciples pour du rock. Personne non plus n'est à l'abri d'un retour au temps où le rock voulut se dépasser en quelque chose d'Autre, différemment aussi d'une prétention à l'Art. L'expression d'un musicien de ses troubles intérieurs n'a pas de règles. Dans le cas de Cure, il suffit que l'expression du "malaise", au départ extrêmement personnel, présente assez de flou et de séduction pour permettre à un certain nombre d'auditeurs d'y accrocher le leur, de l'implication exacerbée et douloureuse au cas extrême et lisse du plaisir de surface.
Autrement, je me contrefous de savoir si Cure est le nouveau Pink Floyd ou si ce trio de bruiteurs d'ombre se fera oublier une fois englouti. Pour moi, sa musique est suffisamment mûre, même emmurée, pour être goûtée en autarcie. Si bien que la question, dans cet envoûtant, inquiétant vertige des grands fonds sonores qui semble animer Robert Smith, n'est pas jusqu'où vont-ils aller mais plutôt jusqu'où va-t-on les suivre ?

François Gorin dans Rock & Folk n°173 de juin 1981
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L'aube est fluide et son parfum léger comme l'effluve d'un échantillon de chez Lanvin, une atmosphère on ne plus assortie à l'écoute du troisième album de The Cure, laconiquement baptisé "Foi". De trio en quatuor puis de quatuor en trio, le groupe de Robert Smith s'est finalement contenté de la propulsion sur trois cylindres, une formule qui devait laisser le champ musical intégralement ouvert aux acrobaties naines et fragiles du petit guitariste. C'est tout du moins ce qu'on pouvait envisager après les remarquables colorations de Three Imaginary Boys et du surréaliste Seventeen Seconds. Mais la musique sur Faith joue encore plus sur les tons dilués, sur les marbrures émotionnelles, le flou et les pastels. Sur Holy Hour le tempo est lancinant, l'harmonie complètement exsangue, presque fantomatique et la voix reste lointaine, plaintive et d'une mélancolie en bout de course. Il n'y a finalement que Primary (le single) pour nous sortir d'une torpeur aquatique qui ne laisse présager rien de bon pour le futur de la Cure. Qu'est-ce que pourra nous proposer le groupe après ce cocktail déliquescent d'humeurs blafardes et de sons estompés. Other Voices est une bouffée de brume sur une mélodie réminiscente du "Saucerful Of Secrets" de Pink Floyd. Il paraît que Cure se produit désormais sur scène accompagné d'un film. Vu sous cet angle, All Cats Are Grey suppose un esthétisme vaniteux échappé de "L'année dernière à Marienbad" ou autre pièce montée étouffante d'ennui.
A côté de Funeral Party, les célébrations ducales de Spandau Ballet ressemblent à un humble chipotage de carrousel mité et Joy Division à un gag. Où sont passées les brillantes effusions du premier album, le venin et les ambiances ventouses du second, où est la lumière, où est la vie ? The Cure ? Serait-ce un camélia fané après les premières heures du jour, un parfum trop fragile pour ne pouvoir enivrer plus de deux narines ? Robert Smith comme un enfant autistique se retourne dans l'ombre pour y pleurer solitairement. Il n'y aurait plus rien que la foi ? La foi est-elle une chose aussi désespérée ?

Francis Dordor dans Best n°154 de mai 1981
© 1981 BEST. Tous droits réservés.





Faith est-il le meilleur album de The Cure ? Il est en tout cas placé entre les deux disques du groupe qui, généralement, remportent les suffrages : Seventeen Seconds et Pornography. De sorte que l’on pourrait un peu vite penser que Faith n’est qu’un disque d’intermède, une sorte de décalque encore plus sombre de l’esthétique inaugurée avec Seventeen Seconds et l’embryon des magnifiques atmosphères abyssales de Pornography. Mais Faith n’est pas qu’un disque de transition. Il est même, peut-être, le vrai joyau de cette trilogie : album du milieu, il porte en lui bien plus d’irrésolutions, de dilemmes et de tensions que Seventeen Seconds et Pornography. Car, alors même que sur Seventeen Seconds Robert Srnith avait entamé une descente élégiaque, entérinant sa propre disparition en tant que chanteur, sur Faith, il semble hésiter à assumer entièrement son acte. Ainsi, dès le deuxième morceau, le déchirant Primary, il lance, un peu plus fort que d’habitude, un vrai cri de détresse: “Please don’t change” (“S’il te plaît, ne change pas”). Comme s’il ne semblait plus tout à fait certain de son identité, de son devenir. Puis, au fil de l’écoute, Faith s’installe progressivement, tout en douleurs contenues, rendues avec un minimalisme quasiment ascétique. Comme sur le précédent disque, aucune note ne dépasse. Les rythmes sont âpres et acérés, les guitares
résonnent avec densité et les nappes de synthétiseurs construisent une atmosphère de chapelle abandonnée — celle-là même que semble représenter la pochette grise, comme prise par temps de guerre. Faith est ainsi un disque de communion désacralisée, de cathédrale croulante. L’écouter, c’est assister en direct à la naissance du rock gothique, représenté ici dans son acception la plus pure : car, sans fioritures, The Cure continuait à construire là, implicitement, son portrait intemporel du mal-être, qui sera pleinement achevé avec l’album suivant sous forme d’apocalypse intérieure.

Joseph Ghosn dans Les inrocks 2 THE CURE (1er trimestre 2005)
© 2005 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

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Mogwai : Come On Die Young (1999)  (*** 20 albums pour l'île déserte ***) posté le mercredi 03 mai 2006 09:51

Genre  :  Post-Rock UK
Note :  *****


C'est bien connu, les jeunes adorent l'humour. D'où, sans doute, cet inédit de Galaxie 500 en ouverture du deuxième album des ex-jeunes chiens fous de Mogwai. Pourtant l'effet de surprise est garanti. Et admirable... Car là où "le groupe favori de ceux qui n'ont jamais vu My Bloody Valentine sur scène" aurait dû enfoncer le clou — le plus de bruit, l'extrême, le malfaisant — nos trublions post-pubères ont préféré faire vibrer des cordes sensibles. Et c'est ainsi que l'on retrouve, ébahi, Mogwai sur un terrain modeste, glissant et varié : la formation, qui baisse la tête et préfère se livrer à demi-mot, travailleur, appliqué à nous acculer aux larmes. Et puis, il y a Slint, référence matrice d'un flot béatifiant et nerveux. Et, en guise d'influence, on ne peut que rapprocher les ascensions uniques de Come On Die Young de celles, toujours invraisemblables, de Spiderland. Mais c'est à un Slint aux membres sectionnés, pantelant et résignés que ce Mogwai-là fait penser. Comme l'a écrit un éminent confrère : voici un disque pour tomber amoureux de la fin du monde. Magnifique.

Etienne Greib dans magic! n°29 d'avril 1999
© 1999 magic. Tous droits réservés.




On découvrait il y a deux saisons le rock instrumental de Mogwai, créature hybride à l'aise dans le silence comme dans les pires déluges sonores. Avec Come On Die Young, les Ecossais signent un traité d'alchimie musicale plus subtil encore, qui réconcilie le calme et la tension, le punk-rock et la contemplation.

Pour nous, c'est une évidence : l'Ecossais est un être profondément mystérieux. Il peut bien être le plus chaleureux et le plus ouvert des hommes : il restera toujours chez lui une part d'ombre inaccessible, des zones cachées. Car, rien à faire, l'Ecossais est vraiment trop imbitable, avec son phrasé-hachoir qui réduit chaque mot en tranches et déchire l'oreille, son invraisemblable façon de transformer la langue anglaise en yaourt au goût bulgare. Casse-tête, donc : comment comprendre cet animal étrange et faire copain-copain avec lui ? Pour l'instant, on n'a trouvé qu'un petit truc assez sommaire mais plutôt efficace : on s'envoie au préalable cinq ou six verres de pif derrière la cravate. Pas tant pour en appeler à la fraternité entre les pochetrons de tous les pays. Pas tant parce que des braves gens de Glasgow comme ceux de Mogwai ­ qui nous occupent ici ­ déclarèrent un jour que leur activité favorite consistait à "boire, boire, boire, s'évanouir, puis boire de nouveau".

Non, simplement pour atteindre ce sentiment d'invulnérabilité auquel l'ivresse conduit parfois. L'un de ces moments de confiance absolue, où même l'idée d'entamer une conversation en sumérien ou en swahili ne nous effraierait pas.

C'est ainsi qu'on a donc approché Stuart Braithwaite et Dominic Aitchison, deux des piliers de la maison Mogwai. Des types réputés taiseux, qu'on nous disait à peine plus décontractés que leur rock instrumental toujours au bord de la crise de nerfs. Or, surprise : avec une nonchalance non dénuée d'humour, ils tiendront des propos qui, pour être souvent concis, n'en seront au final pas moins éclairants. Un peu à l'image de leur nouvel album, Come On Die Young, un disque très distinctement articulé, d'une grande limpidité, que chacun peut écouter tranquillement (et à jeun), sans crainte d'être distancé, sans en perdre une miette. Un disque qui, en dépit de sa durée (1 h 10), réussit à s'abstenir de tout verbiage comme de toute ostentation, à en dire long avec peu, à en dire plus sur un groupe un peu trop vite rangé dans la catégorie des dynamiteurs et des émeutiers de service. Un disque moins cuirassé que le précédent, qui part sans hésiter sur les sentiers de la paix et s'abrite beaucoup moins derrière l'armure du fracas sonore. Conçu sous le signe de l'air ­ qui s'infiltre ici dans chaque morceau, entre chaque instrument ­ plutôt que sous celui du feu.

Fin 97, au moment de la sortie du premier album Young Team, la presse s'était trouvée toute ébaubie devant l'étonnante maturité de Mogwai. Ce groupe, qui affichait 21 ans de moyenne d'âge, ne présentait a priori aucune des tares dont aime à s'encombrer la jeunesse rock d'outre-Manche ­ futilité de fashion victim, poses de cacous, conformisme fat. En fait, avec un toupet bien camouflé (austérité des compositions, profil bas du discours), les Ecossais s'annexaient sans vergogne des pratiques et des penchants déjà en vigueur chez certains de leurs illustres aînés. L'absence de chant, l'utilisation décalée de l'instrumentation rock, la musique minée par le silence ­ comme chez Tortoise première période. L'envie de besogner sans relâche la masse sonore ­ Slint. Les plaisirs de la peinture au larsen, du chromatisme bruitiste et du badigeon électrique ­ Sonic Youth, My Bloody Valentine. La trouble attirance pour la claustrophobie et ses vertiges ­ Joy Division. La tendance à l'entêtement, le goût prononcé pour les morceaux têtes de pioche, qui creusent le même sillon, la même idée jusqu'à épuisement des forces ­ Can.

La première patte de Mogwai, c'était donc celle-là : l'empreinte d'un animal au sang assez froid et à l'estomac assez solide pour digérer trente ans d'histoire parallèle du rock. Là-dessus, le groupe, pas décidé à s'enfermer dans un simple hommage aux aventuriers du passé, se donnait une signature et un genre en jouant de manière très tranchée sur les contrastes sonores. Ecouter un morceau de Mogwai, c'était se replonger dans ces concours d'apnée qui, aujourd'hui encore, doivent faire les belles heures des cours de récréation : rétention du souffle, sourde brûlure intérieure, flirt savoureux avec le néant, puis, au moment où l'on se sent parti, perdu, le relâchement rageur, le retour libérateur à la vie et au vacarme. Chez Mogwai, eaux dormantes et geysers explosifs, friselis à peine audibles et déferlantes-surprises se succédaient ainsi. Notamment sur scène, où la confrontation des extrêmes aura pris un tour plus caricatural encore, au point de frôler le procédé : de baisers pianissimo en coups de latte fortissimo, le spectacle, secouant dans un premier temps, pouvait devenir tannant à la longue.

Avec ses battements moins discontinus, ses montées et ses baisses de tension régulières, Come On Die Young brise avec bonheur le moteur à deux temps du Mogwai période Young Team.

Comme si le groupe s'était dit "Plutôt que d'opposer le doux et le dur, marions-les et poussons-les à faire des enfants." "On n'a effectivement pas voulu jouer sur l'opposition bruit/silence, chaos/tranquillité, ou en tout cas pas de manière aussi évidente que par le passé. Il y a davantage de progressions et de calme sur ce disque. Certains morceaux, comme Ex-Cowboy, peuvent prendre de l'intensité, atteindre des pics sonores assez élevés, mais l'ascension se fait de manière beaucoup plus graduelle. Cette évolution, on ne l'a pas vraiment préméditée. On a simplement tenu à enregistrer autant que possible dans les conditions du live ­ de ce point de vue, le premier album nous avait laissé un goût d'inachevé. Là, on a très vite senti que de nouvelles interactions se créaient entre nous, une autre alchimie, plus subtile. On s'est laissé conduire par la musique elle-même : c'est elle qui a semblé nous dire "Eh ! Un peu moins de boucan là-dedans !" On s'est concentrés sur sa texture, son épaisseur, sa densité, plutôt que sur sa linéarité ou ses accidents de parcours."

Ce souci de coller à la substance même de la musique, d'en explorer toutes les dimensions, place Mogwai dans un séduisant entre-deux : s'il garde les pieds encore fermement ancrés dans le limon rock, le groupe a déjà l'esprit ailleurs. Dans Come On Die Young, il voyage moins en explosant des barrières qu'en creusant dans les tréfonds de sa musique, en sondant jusqu'au coeur chaque note, chaque son, en auscultant le pouls somnolent, presque suspendu, de la rythmique, en se laissant aspirer dans le moindre interstice de silence. La présence à la production de Dave Fridmann (Mercury Rev) témoigne des préoccupations d'un groupe qui, plutôt que de briser le miroir de la normalité rock, s'attache pour l'instant à en visiter l'envers. Ce qui n'empêche pas certaines pièces à rallonge comme Christmas Steps de lâcher davantage prise, de se décramponner au ralenti ; et c'est dans ces moments-là que les Ecossais, sans se presser, parviennent à jeter leurs plus belles passerelles, à combler le gouffre qui sépare les jardins rock, mille fois sarclés, des friches des musiques expérimentales. S'il reste un disque aux prises de risques assez mesurées, plus souvent atmosphérique que cataclysmique, Come On Die Young n'en constitue pas moins un solide camp de base pour des virées plus extrêmes : c'est un endroit sûr, d'où l'on peut observer une dernière fois des paysages familiers, avant de sauter dans l'inconnu. "Même si la voix n'y intervient que très rarement, on continue de considérer nos morceaux comme des chansons, parce qu'ils font appel à des structures, des grilles d'accords et des formats assez simples. On se définit sans complexes comme un groupe rock, parce qu'à nos yeux le rock n'a pas une histoire figée : il suffit de mesurer la distance qui sépare Buddy Holly de Jimi Hendrix, Hendrix de Joy Division ou Sonic Youth, et Sonic Youth de Tortoise... Si la majorité des gens ne cautionnait pas des choses ennuyeuses, c'est cette histoire-là, et pas une autre, que l'on retiendrait. Et c'est à celle-ci que l'on espère apporter notre contribution. Si vous nous dites que Mogwai est un groupe de rock inhabituel, ça suffira à notre bonheur."

Un monstre gentil, en somme. Qui, dans sa manière plutôt douce de faire souffler la tempête et de secouer le cocotier rock, n'est pas sans rappeler quelques cousins américains comme Labradford, Low ou Aerial M. A la différence près que Mogwai ajoute dans son jeu une dimension nettement plus organique, une vraie présence physique. Et qu'il fait couler dans ses fines nervures une sève brûlante dont les origines, selon Braithwaite et Aitchison, sont à chercher du côté du punk-rock ­ d'où, dans l'album, un clin d'oeil à Iggy Pop. "C'est un mouvement auquel nous nous sentons intimement reliés, même si notre musique elle-même n'en est pas le reflet direct. Nous sommes très sensibles à l'énergie brute, à l'engagement corporel du punk. Pour nous, en répétition comme sur scène, tout est à la fois fragile et violent. Après un morceau particulièrement exigeant, il arrive qu'on tremble tous comme des feuilles, ou que l'un d'entre nous se rende compte qu'il a les doigts en sang... Mais c'est aussi avec l'esprit du punk qu'on se sent des affinités, ce refus des conformismes, de la mode, de la prétention. Mogwai ne fait pas de la musique pour étudiants aux Beaux-Arts. Il y a dans ce que nous faisons un côté animal, spontané, que nous n'abandonnerions pour rien au monde."


Richard Robert dans Les InrockuptiblesN°195 du 21 avril 1999
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Neil Young : On The Beach (1974)  (*** 20 albums pour l'île déserte ***) posté le mercredi 03 mai 2006 09:47

Genre  :  Folk Rock USA
Note :  *****


Mister lonely man est de retour, il a su se faire attendre. On a tous bavé à en perdre la salive depuis quatre mois, on aurait pu l’économiser. Attention, ce disque est très beau... il aurait pu l’être plus. Un climat blues, très triste, comme Neil sait les amener. Sa voix qui pleure de ses vibrations cassées crée l’intimité des compositions. La pochette renforce l’image de l’homme solitaire, seul sur une plage il regarde la mer le dos tourné à un parasol dont le motif du tissu est repris à l’intérieur, une aile de «Cadillac Fleetwood» git, plongée dans le sable. Le disque devait s’intituler «Night Be-tonight» on ne trouve pas trace du morceau, c’est en fin de compte «On The Beach». Laissant tomber les violons de «Harvest» le disque replonge dans la tradition «After The Goldrush», un blues country larmoyant. Ce disque ressemble beaucoup à la direction musicale qu’il a prise sur scène, telle qu’il l’a présentée à Londres l’année passée. Des sons aigres de guitare qui se chevauchent, déambulant dans des envolées étirées sur une rythmique soutenue et en perpétuel mouvement. Neil n’a jamais été un grand technicien mais il possède un sound totalement original, à la fois criard et précieux, collant à merveille avec sa voix. Des accents de grande tristesse. On trouve au hasard des plages : David Crosby, Graham Nash, Levon Helm, Rick Danko, Ralph Molina, Billy Talbot, toute une mafia. Les compositions de Neil sont prétexte à un boeuf continuel, sur les thèmes proposés viennent se greffer des envolées diverses qui évoluent par chassé-croisés jusqu’à l’atteinte d’un point culminant où tous les instruments se rejoignent puur reprendre le thème initial. «On The Beach» provoque un intérêt plus grand à chaque nouvelle écoute parce qu’il plonge l’auditeur dans un climat inhabituel... he’s got the blues.

Alain Wais
dans EXTRA n°46 de septembre 1974, le mensuel de la rock-music
© 1974 Extra. Tous droits réservés.





Un nouveau Neil Young est toujours un événement. Celui-ci l’est d’autant plus qu’il vient à point effacer la légère déception causée par ses deux albums précédents. Neil Young a retrouvé ici cette grâce unique qui fut la sienne dans «After The Gold  Rush». Les compositions sont remarquables, courtes et efficaces. Nul délayage instrumental pour cacher un certain manque d’inspiration. Neil Young va droit au but. Les climats sont toujours aussi envoûtants. Tendresse, passion, émotion sont rendues superbement par cette légendaire voix moins chevrotante qu’à l’ordinaire. On remarquera également que sa voix est moins haut placée. Pour cet album, Neil s’est fait accompagner par certains musiciens du Band et l’on retrouve également ses amis David Crosby et Graham Nash. Un très grand disque qui vient juste à point redonner à la production du chanteur un coup de fouet qui s’avérait nécessaire.  

non signé
dans BEST n°73 d'août 1974
© 1974 BEST. Tous droits réservés.





Quand on sait quelle préparation narcotique a présidé à la conception de On The Beach, on se pose beaucoup moins de questions. Neil Young vient de finir l’enregistrement de Tonight’s The Night (grand disque de deuil) dans un climat de chaos permanent, il est en train de perdre sa femme, l’actrice Carrie Snodgress, à la suite d’une tournée où aucun excès ne fut oublié. Bref, tout va pour le mieux. Sa consommation de tequila est telle que certaines mauvaises langues prétendent que le nouveau membre de Crazy Horse s’appelle José Cuervo. Derrière ce surnom, se cache un personnage à l’aura sinistre, Rusty Kershaw, engagé pour ses talents de violoniste et de joueur de pedal steel guitar, qui donne le ton des sessions, préparant une friandise à base d’herbe et de miel dont tous les protagonistes abuseront. Que ce disque ait alors une dominante laidback ne surprendra donc personne. En revanche, presque trente ans après les faits, ce qui continue de terroriser l’auditoire, c’est son excellence. Paru en 1974, On The Beach n’est en effet pas loin de Zuma ou Everybody Knows This Is Nowhere dans le panthéon intime qui nous lie au personnage : on aimerait toutefois l’écouter d’une oreille vierge, comme tous ces gens heureux qui vont le découvrir via cette toute première réédition en Cd. Walk On, morceau bien trempé, ouvre ce chef-d’oeuvre de la manière la plus naturelle qui soit. En troisième position, Revolution Blues, probablement l’une des meilleures choses que le Canadien ait enregistrées, mérite un livre à lui tout seul. Le fait que Young ait choisi de se mettre dans la peau de Charles Manson en tant que narrateur donne à cette chanson un caractère sinistre quoique totalement détaché. À bout de nerfs après plusieurs tentatives d’enregistrement, un membre du groupe (la section rythmique du Band, excusez du peu) se met à saccager tout ce qui se trouve à portée de main, hurlant aux autres : “Putain, les gars, vous croyez qu’on va faire un morceau sur la révolution comme ça ? Voilà comment débute une révolution !” La prise suivante sera la bonne. David Crosby (garçon calme s’il en est), présent en tant que guitariste rythmique, tergiversera pendant des jours pour savoir s’il peut jouer sur un morceau aussi malsain (“I hear Laurel Canyon is full of famous stars/But I hate’em more than lepers and I’ll kill’em in their cars”, une bluette quoi). Pourtant, au final, Revolution Blues est probablement l’un des titres les plus stoniens et palpitants jamais couchés sur bandes. For The Turnstiles est aussi un grand moment d’aridité, le reste du disque baignant dans une ambiance de blues de fin de monde. Sur la pochette, Young regarde l’océan, où l’idéalisme des années 60 est en train de se déliter dans la basse toxicomanie des 70’s. Lui restera toujours plus ou moins intact. Sur la plage.

Etienne Greib dans magic, n°75 d'octobre 2003
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