Genre : Rock
Alternatif UK
Note : *****
Arab Strap est notre Felt pour l'an 2000. Ou notre Joy Division, faut voir ... Hors de question de passer à la va-vite sur l'album le plus triste, déprimant, magistral et consistant de l'année. Voire, peut-être, de la décennie. Ainsi, vous entendez ici ou là que le dernier album de Massive Attack (excellent au demeurant) est un monstre flippé, un grand trou noir new-wave... Sauf qu'à côté de ce Philophobia, Mezzanine c'est "Pit et Rick racontent les meilleures blagues de Collaro" en moins comique, et encore... Non, Arab Strap est à première vue un groupe de nazes, de pouilleux complets, d'alcolos malpropres insortables. Mais incroyable. Incroyable de tomber encore sur ce genre de groupe, ce genre de disque atroce parce que l'on sait pertinemment, dès la première écoute, qu'on n'en sortira pas indemne. Comme Unknown Pleasures, Funhouse ou Spiderland, Philophobia fout la trouille. Une pétoche familière et confortable, celle de nos disques préférés. Quel groupe se pointerait et ouvrirait son second album par la phrase : "C'est la plus grosse bite qu'on ait jamais vu ?" Même Miossec, qui s'y connait pourtant en vulgarité touchante, n'oserait pas. Aidan Moffat, champion du monde des mots crus, du sentiment (d)étalé, des histoires de relations foirées, ratatinées, lamentables. Expérience down du moment: écouter Philophobia en lisant les paroles d'un seul coup. Insoutenable. On ne trouvera pas de sitôt de morceaux plus tire-larmes que One Day After School ou Here We Go. Bien sûr, on est déjà passé par là : The Stagnant Pool ou Riding On The Equator de Felt. Pas le genre de choses qu'on évoque à la légère. L'assommant, c'est qu'il y a ici douze autres autres morceaux du même acabit.
Etienne Greib
dans Magic! n°20 de mai-juin
1998
© 1998 (Hi Press). Tous droits
réservés.
A ceux qui croiraient encore à l'amour ou au père Noël, on ne conseillera pas le terrifiantPhilophobiades Ecossais Arab Strap. D'allure aussi opaque qu'un dialogue de Trainspotting, cette musique peu portée sur la drague gagne pourtant à être connue. Arab Strap chante le sexe le plus salace sans sourciller mais ne parle qu'en rougissant.
Ceux qui ont
lu Irvine Welsh en VO le savent : l'écossais est une langue
rocailleuse, à la barbarie étonnamment
mélodique comme s'il suffisait de frapper deux blocs
de granit pour rythmer cette petite musique qui roule les
"r". Arab Strap, le nom, pousse effectivement à
rouler les "r", lourd borborygme qui occupe toute la
bouche il faut l'entendre prononcé avec l'accent de
Glasgow, plein de terre. Arab Strap, le groupe, roule les airs :
sur leur premier album The Week Never Starts Round Here,
on avait même failli se laisser abuser nous aussi, certains
que les mélodies avaient été chassées
par les caillasses de ce chant heurté, plus murmuré
que clamé, plus parlé que chanté un
genre de blues plein de bouse, crasseux plouc du Grand Nord, une
langue de bruyère pas encore taillée, pleine
d'échardes, inhospitalière au possible. A bout
d'arguments, on avait évoqué comme à
chaque fois que les mélodies sont ainsi humiliées,
martyrisées le fantôme de The Fall errant dans
les rues de Trainspotting. Pourtant, on revenait souvent
à ces antichansons, à ces électrocardiogrammes
en ligne droite, monotones comme une lande, effondrés
à coups de mauvais alcools et de drogues en solde. Des
chansons aux mots terribles, noirs et bleus, jamais
maquillés, qui s'écoulent à l'horizontale,
sans que le chagrin ni la colère ne viennent jamais
surligner ces noms de filles qui n'ont fait que passer et casser.
Des mots servis tartare, à faire passer les dialoguistes de
Ken Loach pour les frangines Brontë des mots
inconcevables quand on parle à Arab Strap, duo coincé
et maladroit, dont chaque mot butte sur une timidité
soignée à la bière, au poppers.
"C'était la plus grosse bite jamais vue/Mais on ne
savait pas où elle avait fourré son nez/Tu as dit que
tu faisais attention/Mais jamais avec moi/Tu as dit que tu l'avais
fait quatre fois cette nuit-là/Alors que les capotes sont
vendues en paquet de trois", ce genre de romantisme.
Il a fallu qu'un jour on se surprenne à fredonner
l'inchantable The First Big Weekend pour se rendre compte
qu'il se passait, sournoisement, en sous-main, quelque chose
d'important chez ce groupe : des chansons subliminales, impossibles
à entendre sur une écoute distraite, des chansons qui
se gagnent sur le temps et la patience, beaucoup plus partie
d'échecs que de flipper. On peut ne pas avoir le temps et
aller à l'essentiel : Boo Radleys ou High Llamas, avec leurs
mélodies disponibles pour consommation immédiate,
sont là pour les gens pressés. Mais on peut aussi
préférer atteindre cette plénitude à
petits pas, par des chemins tortueux, sans jamais utiliser
l'autoroute. On serait, par exemple, curieux de savoir combien de
mélodies éblouissantes ont, ces dernières
années, aussi bien caché leur jeu que Here We
Go. Combien d'entre elles ont réussi à
dissimuler leur finesse sous des traits aussi rébarbatifs,
sous un habillage aussi austère, sous des manières
à la rudesse aussi peu avenante, aussi peu sexy ?
Ainsi en va-t-il aussi d'Arab Strap, les hommes. Aussi timides que
leurs chansons, ne se dévoilant que millimètre par
millimètre, ne levant que sous la menace d'invraisemblables
barrières. Un groupe et un disque qui gagnent à
être épluchés, aux références
aussi disparates de Tom Waits à Gastr Del Sol
qu'unies par le même spleen. "J'aime ces groupes parce
qu'ils font une musique tranquille, qui me détend. Et j'aime
leur côté sombre également. Plus jeune
déjà, j'écoutais des trucs pas drôles.
J'aime Tom Waits depuis l'âge de 15 ans. A l'époque,
tout le monde me trouvait bizarre à cause de ça, ce
n'était pas normal. Mais de plus en plus de jeunes
écoutent ce genre de musique, des choses tristes, c'est en
réaction à toute la club-culture, comme une
gigantesque descente après une bonne montée d'acide.
Les gens continuent à prendre des drogues mais ne vont plus
forcément dans les boîtes. Toute une
génération est en train de redescendre et de
vieillir."
Vieillir, ne plus obéir à la dictature des hormones :
exactement ce que fait la mélancolie d'Arab Strap. Une
mélancolie débarrassée d'acné et de
complaisance, une mélancolie qui a pris suffisamment de
coups pour que l'amour-propre soit calleux. Une mélancolie
d'homme, pas de mec, enfin capable de rire de sa propre
absurdité. "On est très conscients du
côté mélancolique et doux-amer de notre
musique. D'habitude les gens n'utilisent pas les termes justes, ils
nous sortent "déprimants" ou "tristes", mais on
n'est ni l'un ni l'autre. On essaie de faire une musique qui soit
belle. Alors c'est sûr, c'est pas gai, c'est pas de la
musique folklorique. Mais pour émouvoir les gens, il ne faut
pas que la musique soit rapide. La nôtre n'est pas un
rempart, on n'essaie pas de se cacher derrière. Au
contraire, on essaie plutôt de partager quelque chose, de
faire en sorte que ce soit chaleureux, comme si on était
dans les bras de quelqu'un. Si on écoute bien, nos chansons
sont assez drôles, loin d'être lugubres, assez joyeuses
même. Même si moi je ne peux pas écrire quand je
suis heureux." La Grande-Bretagne se rappelait, il y a quelques
mois, qu'elle comptait une province récalcitrante, bien
au-delà de Manchester ultime frontière nord des
champs d'investigation de l'industrie londonienne. Une province
d'Ecosse entièrement abandonnée au bon vouloir du
régional McGee, dont le label Creation semblait la seule
tête de pont reconnue à Londres pour les groupes de
Glasgow, de Teenage Fanclub à Primal Scream. Echappant
totalement à la juridiction de la presse anglaise
(passée totalement à côté de Belle And
Sebastian, entre autres), l'Ecosse s'est mise à reverdir.
Depuis la glorieuse explosion de la fin des années 70 et la
merveilleuse aventure Postcard Records (Josef K, Fire Engines ou
Orange Juice, dont une formidable intégrale vient
d'être rééditée, pas un hasard), on
n'avait pas connu une scène aussi farouchement autarcique,
fière, l'électricité produite sur place, pas
du tout importée d'Angleterre. Car cette Ecosse-là ne
regarde pas au sud, cette terre de poseurs, mais surtout à
l'ouest, dans cette Amérique aux guitares sans chicane, du
Velvet encore et toujours jusqu'à Tortoise. Pièce
maîtresse de cette agitation bon enfant, le label Chemikal
Underground a ainsi servi de refuge à ces Mogwai, à
ces Arab Strap, chiens fous perdus sans collier, inapprivoisables
par les chenils chics londoniens, pas du tout élevés
pour la petite cage dorée à sa mémère.
"Il n'y a pas de scène écossaise,
tempère pourtant le groupe. "Juste trois ou quatre bons
groupes qui ont émergé du coin au même moment
et que les gens ont essayé de mettre dans le même sac,
mais on est tous très différents, notre son est
très différent. Aucun d'entre nous ne se connaissait
avant de former ces groupes Belle And Sebastian, Delgados,
Mogwai et il n'y a pas de concurrence entre nous, aucun ne
marche sur les plates-bandes de l'autre."
Comme dirait Lou Reed : "Il y a un seul intérêt
à venir d'une petite ville/C'est d'être certain de
vouloir s'en sortir/C'est l'unique façon de tirer un
avantage d'une petite ville/La détester tellement qu'on sait
qu'il faut partir." La petite ville s'appelle Falkirk. "Un
endroit plutôt nul et vide, il n'y a rien à y faire.
Je me sentais un peu prisonnier dans cette ville, mais c'est ma
ville natale et je l'aime bien quand même, je suis bien
obligé. Il faut savoir d'où l'on vient." A
Falkirk, on a de grandes chances de se croiser un jour. Ainsi se
croisa Arab Strap, nommé d'après un gadget
érotique garantissant l'érection éternelle :
un certain Aidan Moffat est sur le point de conclure, sans
même besoin d'arab strap, avec une certaine Gina,
à même les banquettes d'un club miteux de la ville.
Quand il revient après avoir commandé les boissons,
ce préliminaire qui distingue le bon con du bon coup, la
fille est partie, au bras de Malcolm Middleton. Aidan Moffat aurait
sans doute préféré ne jamais rencontrer
Malcolm Middleton. C'eût été dommage : ils
forment désormais ensemble Arab Strap, le premier aux voix
et à la barbe, le second aux musiques et aux poils de
carotte. "Ensuite, on est allés plusieurs fois en
boîte tous les deux et on s'est mis à jouer ensemble
parce qu'on était aussi défoncé et
bourré l'un que l'autre. La musique, c'était la seule
façon d'exprimer un peu de créativité et comme
je ne faisais rien de ma semaine, j'avais au moins l'impression de
ne pas perdre mon temps complètement."
Une fille pour deux, et encore, les jours de chance : ainsi vont
les paroles d'Arab Strap, où les garçons rêvent
plus aux filles qu'ils ne les touchent, où les
garçons rêvent à ce qu'ils diraient aux filles
mais ruminent pour eux, dans l'encre noire. Pas étonnant que
l'album s'appelle Philophobia peur pas très
soignable de l'amour, du coup de foudre. Ne surtout pas chercher,
ici, du romantisme précieux qui éclaire, à
quelques kilomètres de là, les chansons de Belle And
Sebastian (leur chanteur, Stuart Murdoch, s'est invité sur
une des chansons) ou Hefner, nouveaux venus au futur enviable. Arab
Strap a méticuleusement séché les cours de
poésie, posant son regard clinique sur une vie dont la
banalité devient soudain un monstre, une condamnation
à mort. Un trait d'une noirceur terrible qu'ils partagent
avec Irvine Welsh, régional de l'étape peu
porté sur l'eau de rose, plus porté sur l'eau-de-vie,
la vue rosse. On n'aimerait pas être les copains et les rares
filles qui croisent ce regard, immédiatement
transformés en chair à chansons, en matière
première de cette machine à broyer du noir ou
du jaune, quand il s'agit de rire. "Les paroles peuvent
être méchantes parce que je me venge parfois dans mes
chansons. Mais on ne se sert pas de notre musique pour exprimer des
choses qu'on aurait du mal à dire. J'ai une grande gueule,
je suis très direct et quand j'ai un truc à dire, je
le dis, je n'attends pas d'avoir écrit une chanson sur le
sujet. Si nos chansons ont un côté biographique, c'est
parce que je n'aime pas inventer des histoires. Par paresse, je
parle de moi : ça demande beaucoup moins d'effort que
d'inventer des personnages. Et j'aime parler de moi." Pendant
que Ken Loach fait du tourisme marxiste au Nicaragua et que Mike
Leigh philosophe à Hollywood, ici et seulement ici continue
d'exister ce cinéma réaliste (on n'a surtout pas dit
naturaliste ; pour cela, consulter Pulp) de Grande-Bretagne. Un
cinéma où toute ressemblance avec des personnes
vivantes ou ayant existé est volontaire.
Anne-Claire
Norot & JD Beauvallet
dans Les Inrockuptibles n°148 du 22 avril
1998
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