Genre : Punk Rock
UK
Note : *****
Ce troisième et
double album, bien que très logique dans la démarche
du Clash (Du Clash, puristes. Si le groupe s’appelait The
Bean, on traduirait Le Bean, le Haricot : Clash au pluriel
s’écrit «clashes». Le Clash ; Le Haricot ;
Du Clash. You see ?), cet album très logique, tentais-je,
est tout de même étonnant de précision et de
perfection dans son orientation, comme dans sa réalisation
même. Clash est un groupe d’une maturité
absolument déconcertante. Leur premier album,
enregistré trop tôt avec trop peu de moyens fut
d’une force incomparable en simple raison de son contenu, de
ses chansons rendues telles quelles sur le vif, bref du talent
rock’n’rollien formidable qui émanait d’un
petit groupe qui n’ayant pourtant même pas
bénéficié des ajustements habituels qui
aidèrent beaucoup plus qu’on le croit les Sex Pistols
et beaucoup d’autres. «The Clash» fut un
album de rock totalement parfait, adulte par essence même.
Clash est probablement le groupe anglais le plus sujet aux
critiques de mauvaise foi, et cela particulièrement en
Angleterre. C’est dû à leur réel
refus du compromis avec qui que ce soit, attitude qui se
retourna contre eux lorsque pressions diverses, complexes dus aux
reproches répétés sur leur son et
amitié fortuite avec Sandy Pearlman les menèrent au
seul compromis qu’ils firent jamais. Il en résulta une
nouvelle vague de critiques sur le thème «Si Clash se
met même à faire des compromis, à qui se fier
?» qui les toucha droit au coeur. Eh oui,
«Give’Em Enough Rope» faisait une
dangereuse et bâtarde incursion dans le heavy-metal, erreur
suprême en théorie, mais qui ne fit que montrer leur
force effroyable un peu plus : même en commettant cette
inavouable erreur tactique, leur deuxième album était
superbe, prouvant à la postérité que le talent
se place au-dessus des styles et des modes. Aujourd’hui une
éclatante conclusion s’impose, un état de faits
qui n’aurait jamais dû quitter nos esprits avides
d’erreurs : Clash joue pour les kids, Clash est un groupe de
rock’n’roll, rien que ça, et ils
s’efforcent de jouer le jeu. Ils n’existent que pour et
grâce à leur public, et aujourd’hui, avec ce
«London Calling», on va leur reprocher de ne
plus être punks, de faire trop de musique et pas assez de
décibels. Que ce soit clair pourtant : cet album est leur
meilleur.
Pourtant qui eut cru qu’ils oseraient ? Solos de Saxophone !
Choeurs ! Sodome et Gomorrhe ! Impies ! Aujourd’hui, Clash en
est arrivé au point où ils jouent pour
eux-mêmes, pour faire de l’excellente musique comme ils
la sentent, comme ils ont envie de la jouer, avec une confiance
quasi-totale dans la réaction de leurs fans. On trouve ici
toutes les faces du groupe, qui éclate totalement avec ce
disque. D’abord Topper, excellent batteur, qui ajoute
à la musique sans jamais s’y imposer au sens
instrumentiste, au sens jazz-rock du mot ; on y voit Paul Simonon
composer et chanter («Guns Of Brixton»), sans
parler des choeurs, on y écoute Mick Jones imposer son
étonnante créativité musicale au cours de
toutes les compositions. Il se taille ici la part du lion en
présentant une multitude de sons de guitare tous
différents et inventifs qu’il utilise au
bénéfice de son style unique (le seul solo
soigné se trouve sur «Brand New
Cadillac», le classique rockabilly de cette pute de
Vince Taylor). La guitare est partout, discrète mais
efficace, dérapant maladroitement : on pourrait taxer Mick
de «Keith Richard de la lead-guitar» sans risque
d’injure. D’ailleurs Clash suit en quelque sorte la
démarche des Rolling Stones, développant la musique
noire en lui ajoutant une attitude rock’n’roll des plus
parfaites, mais cela en préservant un sens du
définitif des plus décisifs. En d’autres termes
ils ne mettent pas cinq albums pour accoucher d’une perle.
Ici tout est dit, le Clash 79 est exposé tel qu’il
est, sans omission et sans rajouts. Clash nous offre ici du
reggae/rock/ska infiniment plus décisif que les respectables
mais pourtant anecdotiques Specials et autre Madness sur
«Revolution Rock», «Lover’s
Rock», du rockabilly transmuté tellement plus
authentique et édifiant que toutes les pénibles et
néanmoins viables entreprises de Robert Gordon et autres
Palmer. En d’autres termes Clash impose Clash sans pour
autant délaisser les multiples influences positives dont ils
sont les héritiers directs. Ils forment le groupe le plus
soudé de la terre, et Joe Strummer apporte son
inquiétante personnalité avec une magnificience
ricanante que l’on retrouve dans ses textes sans
équivoque. Son style direct utilise, comme tous les grands,
le principe des mots-clé flash, des phrases virulentes qui
se suffisent à elles-mêmes, autrement dit il a le sens
des formules définitives, qu’il chante dans un
océan de sarcasmes croustillants.
Clash fait appel aux références, aussi. La pochette
(clin d’oeil au premier Elvis Presley sur RCA), dont le dos
évoque les imports Jamaïquains reggae, et surtout dans
les paroles de Strummer sur cette «ballade» sarcastique
par excellence : «Satta Amassa Gana for Jimmy Dread...
Cut off his ears and Chop off his head... police came looking for
Jimmy Jazz» («Jimmy Jazz»),
référence aux Abyssinians mais aussi à un
obscur ami dont nous ne devinerons probablement jamais
l’identité, et qui sera seul à se
reconnaître, comme c’est très souvent le cas
chez Clash qui illustre toujours des cas précis et
vécus dont on ne devine jamais que les lourdes
conséquences. Ils sont rares à pouvoir se permettre
ce genre d’intimes excentricités qui renforcent leur
crédibilité aussi ne cherchez pas à comprendre
et gardez le message. De toutes façons peu importe les
décortications impuissantes que je vous étale : cet
album est à prendre en bloc, tel quel, et il faudra des
semaines avant d’en apprécier les mille
subtilités. Aussi je vous dis également en bloc :
Clash est un groupe qui a la chance rarissime de détenir
quatre talents aussi évidents et assez
d’intégrité et de présence
d’esprit pour pondre une espèce de monument au
rock’n’roll, qui est présenté ici sous
toutes ses faces en une sorte de compilation miraculeuse et unie.
Le rock livré à nos oreilles sans un seul des
multiples pourrissements qui l’assaillent pourtant. Donc un
disque qui plane au-dessus de tous les autres, car il personnifie
le rock’n’roll. La vérité, rien que la
vérité, toute la vérité.
Bruno Blum dans BEST
n°138 de janvier 1980
© 1980 BEST. Tous droits
réservés.
On ne va pas tourner
autour du pot : voilà l’un des dix ou vingt meilleurs
disques de l’histoire du rock. Mais London Calling
vaut encore mieux qu’un chef-d’oeuvre de
panthéon : c’est un disque vivant, qui palpite encore
de toutes ses tripes en l’an 2003. Je le sais, j’ai
fait le test en le rejouant avant de rédiger cette chronique
et mon sang n’a fait qu’un tour : j’ai
retrouvé d’un coup les artères de mes 20 ans,
la sensation que de la lave coulait dans mes veines. Après
l’erreur de casting sur Give ‘em Enough Rope
(grösse pröduction de Sandy “Blue Öyster
Cult” Pearlman), le Clash est allé déterrer de
sa tannière Guy Stevens, figure-culte des studios britons.
Stevens, c’était le type qui avait
façonné le fabuleux son des grands moments de Moot
The Hoople, un des plus brillants disciples de Phil Spector, une
sorte de Jack Nitzsche anglais. Bon, en 1980, il était
légèrement carbonisé, le Stevens, participant
aux sessions de London Calling en dilettante, jouant avec
son flingue, tirant parfois quelques salves dans le plafond du
studio (effets secondaires du modèle Spector)...
N’empêche que le son de London Calling est une
merveille d’équilibre, mélange parfait de
compacité et d’espace, de puissance et de rondeur
chaloupée, de percussion et de séduction. C’est
ce son à la fois giflant et caressant qui cimente
l’affaire, lui donne cette unité et cette
cohésion fabuleuses. Il fallait bien ça, car
après la tournée américaine,
l’inspiration de Strummer, Jones et Simonon explose, se barre
dans diverses directions, s’ouvre au vaste monde, arpente de
nouveaux territoires tant géographiques que temporels.
L’album s’ouvre sur London Calling, la
chanson, hymne racé qui sonne l’alarme :
“L’âge de glace arrive... Londres
s’enfonce et j’habite près du
fleuve...” Un genre de manifeste
poético-prophétique dont l’inquiétude
apocalyptique est toujours aussi pertinente
aujourd’hui.
A l’encontre de l’esprit table rase des punks, le Clash
rend hommage à certains de ses pères : Vince Taylor
(Brand New Cadillac), Montgomery Clift (The Right
Profile), Stagger Lee (Wrong ‘em Boyo). La
conscience sociale et politique des gars se déploie, ils
invoquent les mannes de la guerre d’Espagne et le
fantôme de Garcia Lorca (Spanish Bombs), alimentent
l’envie de révolte contre l’état des
choses imposé par l’ordre thatchérien
(Clampdown), filent l’allégorie sur la
société consumériste (Lost in the
Supermarket) ou chroniquent les faits divers policiers
(Guns of Brixton). Question texte et mélodies,
c’est quasiment l’état de grâce : pas un
déchet, pas la moindre chanson faiblarde à
l’horizon. Le Clash met la gomme, bande à
l’unisson et sans mollir, quelle que soit la configuration :
rockab’ transfiguré (Brand New Cadillac),
appel à l’émeute (Clampdown,
l’un des pics orgasmiques des concerts de
l’époque), reggae inspiré (Rudie
Can’t Fail, Revolution Rock), pop
aérée au timbre mentholé de Mick Jones
(Lost in the Supermarket, Train in Vain, The Card
Cheat)... Simonon a fait des progrès
étourdissants à la basse (et une sortie vocale
intéressante dans The Guns of Brixton), Topper
propulse le gang avec un mix fantastique de brutalité, de
précision et de finesse, Jones multiplie les textures de
guitare et Strummer drive toute l’affaire tel un Che du
micro. Londres appelle ? Vingt-trois ans plus tard, on est toujours
scotché au bout du fil.
Serge Kaganski dans Les
inrockuptibles Hors Série
spécial The Clash du 14 février
2003
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Inrockuptibles Multimedia. Tous droits
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Un mois après
le soixantième anniversaire de la libération de
Paris, nous revoilà donc en train de ressortir le champagne
pour fêter cette fois le vingt-cinquième anniversaire
de la sortie de London Calling : le non pas mythique
(cette sale manie des critiques rock à vouloir toujours tout
mythifier) mais historique double album du Clash. C’est
ça qui est chouette avec l’histoire : il y a toujours
plein de fêtes, ça n’arrête pas. Dansons
sous les bombes. Or, cette fête-là n’est pas si
loin de cette fête-ci…
Car London Calling, premier double album de
l’histoire du punk, a bien été une
libération pour toute une génération,
qu’elle ait habité en 1979 Rome, New York, Tokyo,
Berlin ou même la capitale la plus bourgeoise de toutes
qu’était alors Paris… Qui a
écouté London Calling n’a pas pu
oublier le premier couplet de Guns of Brixton, celui qui
pose en termes de vie ou de mort toute la question de
l’engagement, à laquelle les résistants
français avaient justement dû répondre quarante
ans auparavant : "Quand ils frapperont à ta
porte/Comment te présenteras-tu ?/Les mains sur la
tête/Ou sur la gâchette de ton arme ?"
Le vingt-cinquième anniversaire de la sortie de London
Calling est donc le vingt-cinquième anniversaire de ce
moment où la bataille antisociale, comme le claironnaient
les ouvriers metal de Trust en perdant leur sang-froid,
n’était pas encore tout à fait perdue. Clash
était alors un groupe visionnaire. Avec Koka Kola
("In the gleaming corridors of the 51th floor/The money can be
made if you really want some more/Executive decision – a
clinical precision/Jumping from the windows – filled with
indecision", Strummer n’est pas Dylan, mais quand
même…), ils écrivent avec vingt-cinq ans
d’avance la chanson préférée de Patrick
Le Lay. Celle dont il a fait récemment le pitch
lorsqu’il a déclaré : "Dans une perspective
business, soyons réalistes : à la base, le
métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola à
vendre son produit."
Le coffret qui vient consacrer ce vingt-cinquième
anniversaire est particulièrement élégant.
Visiblement, certains ont compris dans les maisons de disques que,
s’ils ne voulaient pas finir totalement à la ramasse,
ils avaient plutôt intérêt à commencer de
vendre de vrais objets. Il contient, outre l’album original,
un DVD avec un documentaire de Don Letts, qui fut au Clash ce que
Pennebaker fut à Dylan. Mais surtout, près de 70
minutes de musique connues sous le nom de Vanilla Tapes,
et qui sont à London Calling ce que les manuscrits
de Proust sont à La Recherche du temps perdu. Bien
sûr, cela n’intéressera que les fondus et les
spécialistes, mais c’est très impressionnant,
dans ces maquettes brutes, d’entendre un groupe au travail,
des ouvriers chercher le bon tempo, les bons accords, une
idée de solo, les bonnes paroles. La bonne parole. Le rock
est entré dans l’histoire. C’est ce qui pouvait
lui arriver de pire, pensent certains. C’est ce qui pouvait
lui arriver de mieux, pensons-nous.
Arnaud Viviant dans Les
inrockuptibles du 22 septembre 2004
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réservés.
Beaucoup estiment
que l'ambitieux troisième album des Clash paru en 1979 reste
non seulement le meilleur du groupe, mais aussi le summum de la
production punk de la fin des années 70. Certes, les Sex
Pistols étaient plus subversifs et soniquement plus
puissants, mais les Clash étaient plus futés et
ouverts, mixant reggae et garage rock pour créer un nouvel
hybride totalement original et personnel. London Calling
révèle également un groupe audacieux osant
intégrer à sa musique des bribes de jazz, de gospel
et de rockabilly et avec succès. Quant à Joe
Strummer, il est alors à son pic d'inspiration comme
parolier «engagé» et vocaliste fervent. Joliment
emballé, ce coffret reproduit le livret de la version
originelle et s'enrichit de nouvelles notes de pochette ainsi que
d'un deuxième CD rempli d'inédits, démos de
London Calling et «nouvelles» chansons, comme
l'échappée country de Mick Jones (Lonesome
Me) et une relecture reggae concoctée par Strummer du
The Man in Me de Dylan. La qualité sonore
frôle celle d'un mauvais disque pirate, mais il n'en reste
pas moins fascinant d'entendre ces chansons prendre vie en studio.
Enfin, le package comprend un excellent DVD, incluant un
irrésistible documentaire réalisé par Don
Letts sur la genèse de l'album où l'on voit le
producteur cinglé Guy Stevens balancer des chaises sur le
groupe en pleine séance d'enregistrement.
Recommandé.
Nick Kent dans Libération du
vendredi 17 septembre 2004
© 2004 Libération. Tous droits
réservés.
Réédition du “London
Calling” de Clash, un quart de siècle
après : meubles qui volent et vin
versé dans le piano... La recette d’un album rock
mythique ? Pour le magazine anglais Q,
c’est l’un des quatre meilleurs albums de tous les
temps. Pour l’américain Rolling Stone, le
meilleur disque des années 80 (1). Pour Paul Simonon,
l’un de ses géniteurs, «le meilleur album
que nous pouvions faire à cette époque».
Pour Télérama, London Calling est encore
plus que ça ! Le vote de la rédaction, à
l’occasion de notre numéro spécial «50
ans du rock» en mai dernier, a été sans appel :
le troisième album de The Clash est tout simplement le plus
grand disque de rock jamais enregistré.
Relégués les Stones, Beatles, Elvis ou Nirvana.
London Calling est l’essence même du rock, un
ensemble magnifique, des chansons à la pochette, du son au
prix — un double 33 tours vendu au tarif d’un simple
dès sa sortie, fait unique.
London Calling a 25 ans. L’occasion, pour Mick Jones
et Paul Simonon, guitariste et bassiste du groupe, de sortir de
leur retraite pour évoquer ce qui restera le sommet de leur
aventure. Rendez-vous est pris à Londres, dans un club
select de Soho dont nos ex-punks sont membres. Malgré
quelques cheveux en moins (pour les deux) et quelques kilos en plus
(pour Paul), les deux compères, en beau costard rayé,
ont su conserver cette élégance qui fit, aussi, la
réputation de The Clash. «Soyons
honnêtes, attaque Paul Simonon,
célébrer l’anniversaire de London
Calling est une idée de Columbia, la maison de disques.
Mais tant qu’à faire, autant apporter quelque chose de
plus à la réédition.»
Ce quelque chose, ce sont les «Vanilla Tapes», bandes
enregistrées lors des répétitions de
l’album, que l’on croyait disparues. «Johnny
Green, notre régisseur, les avait perdues dans le
métro et nous n’avions jamais remis la main
dessus, rappelle Mick Jones. Il y a quelques mois, quand
j’ai déménagé, j’ai
retrouvé une copie des bandes dans mon garage.»
Au-delà de l’aspect work in progress qui
séduira les fans purs et durs, ces enregistrements
témoignent de l’acharnement du groupe lors de ces
séances. The Clash est alors dos au mur. En février
1979, tandis qu’il effectue sa première tournée
américaine, le groupe, déjà esseulé sur
le front punk depuis la séparation des Damned et surtout des
Sex Pistols, dont il était proche, apprend la mort de Sid
Vicious. Coup de blues. «Nous nous retrouvions
livrés à nous-mêmes, se souvient Simonon.
Mais nous nous sentions bien ensemble. Nous n’avons
jamais été aussi proches qu’à cette
époque.»
De retour à Londres, Paul Simonon, Joe Strummer, Mick Jones
et Topper Headon se séparent de leur manager, Bernie Rhodes,
et perdent, par la même occasion, leur local de
répétition. Leurs roadies leur dénichent alors
le studio Vanilla, quelques mètres carrés
derrière un garage. C’est là que, d’avril
à juillet 1979, ils construisent London Calling
revisitant à leur manière toute cette musique
américaine dont ils se sont imbibés lors de leur
tournée : rockabilly, soul Motown, R&B Stax, country,
blues, reggae, jazz, calypso. «Ecrire,
répéter et enregistrer étaient nos seuls mots
d’ordre, dit Paul. Nous nous accordions juste
quelques heures de football par jour.»
En juillet, de nouvelles compositions plein les guitares, The Clash
entre en studio. La maison de disques a exigé que le groupe
fasse appel à un producteur de renom, Il choisit Guy
Stevens, grand DJ des 60’s qui initia les Stones et les Who
aux musiques américaines et producteur de Mott the Hoople,
le groupe favori de Mick Jones. Si Stevens souffre de
sérieux problèmes d’alcool, il sait mettre les
troupes en confiance. «Guy a beaucoup fait pour moi,
avoue Paul Simonon. Il ne me mettait pas la pression. Rien
à voir avec Sandy Pearlman, le producteur américain
du précédent album, qui nous faisait refaire des
prises tant que les erreurs n’étaient pas
corrigées. Pour Guy, les ratés importaient peu. Seule
comptait la cohésion générale de la
chanson.» Ainsi, quand le batteur, Topper Headon, lui
fait remarquer que le tempo de Brand New Cadillac
accélère au fil de la chanson, Stevens répond
: «Et alors ? Toutes les grandes chansons de
rock’n’roll accélèrent
!»
Tel un sorcier, le producteur insuffle le vent de folie
nécessaire à l’élaboration d’un
disque d’exception. «Personne ne nous croyait quand
nous racontions que Guy balançait des chaises ou des
échelles à travers le studio, explique Mick
Jones. Mais les images tournées lors de
l’enregistrement que nous avons retrouvées et
gravées sur le DVD en témoignent.
C’était sa façon de communiquer son
énergie.» Stevens ne se contente pas de faire
voler les meubles. Il verse du vin dans le piano afin d’en
améliorer le son pendant que Strummer joue ; invite un
chauffeur de taxi aux séances pendant des heures et demande
au groupe de payer la note car le compteur n’a cessé
de tourner. «Je me souviens de lui allongé sur la
table de mixage, suppliant Bill Price, l’ingénieur du
son, de ne pas toucher au niveau sonore de la basse, ajoute
Simonon. Ses frasques faisaient régner une
atmosphère très créatrice dans le
studio.»
Au total, The Clash mettra vingt-cinq chansons en boîte,
beaucoup d’originaux et quelques reprises. Le tout
emballé dans une pochette signé Ray Lowry en hommage
à Elvis Presley. «Le premier album d’Elvis
pour RCA, avec son lettrage rose et vert, était le premier
album rock d’un Blanc, explique Paul Simonon. Et Ray
Lowry pensait que London Calling [dont le premier titre
était The Last Testament, NDLR] serait le
dernier.» Le dernier, peut-être pas. Le plus
grand, certainement.
(1) Sorti en
Angleterre le 14 décembre 1979, London Calling
n’est paru aux Etats-Unis qu’en Janvier 198O.
London
Calling (25th anniversary edition)
Sans cette idée à la mode de fêter les
anniversaires des œuvres, nous n’aurions
peut-être jamais eu entre les mains, et les oreilles, ces
«Vaniila Tapes». Soit 21 titres enregistrés lors
des répétitions de London Calling : des
versions quasi achevées, d’autres en travaux (les plus
intéressantes), plus 5 inédits, dont une reprise,
façon reggae, de Dylan, The Man In Me. Des
raretés avant tout destinées aux fans. Le DVD, avec
son documentaire (témoignages du groupe et de son
attaché de presse, Kosmo Vinyl, en grande forme) sur
l’enregistrement de l’album, ses clips, ses images
inédites témoignant de la folie créatrice du
producteur Guy Stevens, devrait trouver une audience plus large.
Mais London Calling, c’est avant tout 19 chansons
qui n’ont pas pris une ride. Un disque d’une richesse
rare et d’une immense liberté. The Clash a
essayé, The Clash s’est lâché, The Clash
a gagné. Grâce à des arrangements subtils,
audacieux, sans faute de goût, tout s’enchaîne
avec un naturel qui frappe encore. La complémentarité
vocale entre Strummer et Jones atteint des sommets sur des chansons
dont le son transpire le «live». On ne cessera jamais
de le répéter : London Calling est un
chef-d’œuvre.
Frédéric
Péguillan dans Télérama
n°2860 du 3 novembre
2004
© 2004 Télérama. Tous
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