Low : I Could Live in Hope (1994)  posté le mercredi 03 mai 2006 09:42

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Genre  :  Rock Alternatif USA
Note :  *****


D'un instant à l'autre, la belle politique d'austérité entamée par les musiciens américains pourrait bien virer au conformisme bêta. Derrière un carré de jansénistes authentiques, apôtres du verbe raide et des accords élémentaires, on déniche déjà quelques naturistes pathétiques jouant la carte de la nudité pour justifier leur manque de conversation.
Raison de plus pour chérir Low, groupe de dignes nouveaux pauvres. Grâce à eux, la carte du versant ombragé de l'Amérique peut s'enrichir d'un nouveau chef-lieu : Duluth, Minnesota, son port sur le lac Supérieur, son destin métallurgique et son groupe de visages pâles - du Galaxie 500 assagi, ricanera-t-on pour retarder la chair de poule. Low n'a pourtant rien d'un sédatif. I Could Live In Hope serait plutôt le type même du disque anti-analgésique : il administre onze calmants pour mieux raviver la douleur et gratter les plaies. Un traitement pas vraiment approuvé par l'Ordre des médecins, et pour cause : ce trio est fou - une folie rentrée, pas tordante pour un sou - et cet album lui tient lieu de capitonnage. On ne sait quel traumatisme caché peut conduire à cette collection de visages prostrés inaugurée par Words . L'auditeur pourra bien y plonger le regard, il est trop tard ; la catastrophe a déjà eu lieu, elle restera sans nom puisque ses victimes gardent un silence obstiné. "Ici, c'est la consternation" , diraient les commentateurs. C'est aussi cela que fige Low : le souffle sec d'un cataclysme, le vent mauvais d'un désastre, trop pauvres en oxygène pour qu'explosent enfin des plaintes, pour qu'éclatent des lamentations. 

Rien d'autre qu'une basse et des guitares lambines et profondément justes, une batterie qui avance au pas, des voix navrées jusque dans l'étreinte, un humour de fusillés à l'aube (I Could Live In Hope, quelle blague !). Certains groupes aiment parsemer leurs disques d'ascensions hors catégorie, Low et sa pop sans fond se traînent de gouffres en gouffres. Lullaby, épinglée, plaquée au sol neuf minutes durant ; Down , sept minutes de glissements de terrain ; Rope , six minutes de balancement dans le vide. Après tout, peu importe la durée et le chemin parcouru, ces partisans du moindre mot savent échapper à la dictature des trotteuses et ont depuis longtemps tiré un trait sur leur soif d'horizons. On ne saura d'ailleurs pas dans quelle direction Alan, Mimi et John portent leur regard : sur la photo d'identité du groupe, on ne voit que trois paires de pompes.

Richard Robert
dans Les Inrockuptibles n°60 de novembre 1994
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Bob Marley & the Wailers : Catch a Fire (1972)  posté le mercredi 03 mai 2006 09:40

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Genre  :  Reggae
Note :  *****


Sans la subtilité stratégique de Chris Blackwell, patron d’Island, cet album n’aurait sans doute jamais vu le jour, et le cours de l’histoire en aurait été probablement modifié. Jusqu’ici le reggae était resté une musique de singles s’adressant aux Jamaïquains et à la communauté antillaise exilée en Angleterre. La majorité des chansons tournaient autour du plus fédérateur des sujets, le sexe. Avec des titres tels que “Spermy Night Over Kingston” ou “Wet Dream”, le reggae était même considéré dans les discothèques comme parfait levier pour toutes les mises à feu lubrique. Pourtant Blackwell estimait qu’il suffirait de quelques compromis pour intéresser le marché européen et américain, comme d’envisager la sortie d’un album avec une dizaine de chansons organisées autour d’un thème central. Encore fallait-il trouver l’artiste susceptible de porter un tel concept. Et c’est là que Bob Marley, flanqué des deux autres Wailers historiques, Peter Tosh et Bunny Wailer, entre dans le bureau. Et s’engouffre avec lui une culture au dépaysement radical, sa cohorte de coutumes, de symboles et de mots, sa vision du monde imprégnée de millénarisme et de prophéties et plus encore, une vibration inconnue. Paru en décembre 1972, “Catch A Fire” est le premier disque de reggae conçu comme un album rock. Pour épauler les trois Wailers et leur section rythmique, composée des frères Barrett, Man “Family Man” et Carlton, Blackwell fit appel à quelques musiciens de studio dont Robbie Shakespeare, ce dramaturge de la basse à qui l’on doit une monumentale secousse sismique sur “Concrete Jungle”. Les choeurs sont chantés par Rita Marley, Martha Griffiths et Judy Mowatt, avant qu’elles n’adoptent le nom des I-Threes. Enregistré à Kingston, l’album sera mixé dans un studio londonien où Blackwell ajoute des séquences de synthés et fait venir le guitariste de Muscle Schoals Wayne Perkins pour délivrer quelques parties de guitare dont ce superbe solo au lyrisme sinueux s’enroulant comme une liane autour du tronc puissant de “Concrete Jungle”. Bien que les Wailers s’octroient quelques instants de légèreté sur “Kinky Reggae” et “Rock It Baby”, l’album est construit sur une imparable logique dialectique unissant l’aliénation et la rébellion. La description d’une situation contemporaine sur “Concrete Jungle”, l’évocation d’une condition historique avec “Slave Driver” et “400 Years”, alimente le feu d’une (rasta) révolution dont ce disque est la première mèche. Le premier couplet d’un flamboyant cantique de la racaille.

Francis Dordor dans Rock & Folk hors série n°11
  “300 Disques Incontournables 1965-1995”
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C’est sur le prestigieux label Island – célèbre pour ses succès avec Traffic, Cat Stevens, Free, King Crimson et Emerson Lake & Palmer – que Bob Marley & The Wailers connaîtront la consécration internationale en 1975. Mais en 1973, l’album Catch a Fire est simplement signé The Wailers : Chris Blackwell, le directeur d’Island, estime préférable de présenter le trio vocal comme un groupe de rock noir, mieux à même de séduire le grand public. La pochette du 33t Island de 1973, conceptuelle, a la forme d’un briquet Zippo qui s’ouvre, découvrant des flammes en carton et le disque vinyle.
L’album ne reçoit d’abord qu’un succès d’estime, bien que les titres interprétés par Bob Marley, notamment Stir It Up, Kinky Reggae, Concrete Jungle et Slave Driver, soient d’impérissables classiques. Deux compositions, Four Hundred Years et Stop That Train, sont interprétées par Peter Tosh.
Enregistré en Jamaïque en septembre 1972, l’album est livré à Chris Blackwell qui décide, par un judicieux souci de marketing, de remixer entièrement les bandes et d’y ajouter les solos d’un guitariste américain, Wayne Perkins, issu des studios Muscle Shoals en Alabama, ainsi que les nappes d’orgue produites par le Texan John “Rabbit” Bundrick, futur membre de Free et des Who. Stir It Up a ainsi été rallongé de deux minutes pour y intercaller le solo de guitare.
Cette version internationale, remixée, de Catch a Fire est une réussite et, concerts en Grande-Bretagne aidant, contribue grandement à mettre Bob Marley & The Wailers sur le chemin de la gloire. Premier grand classique du reggae, cet album déterminant n’est pas une collection de 45t comme le veut la tradition en Jamaïque : il est conçu en tant qu’œuvre à part entière. Il expose l’héritage de mépris et de pauvreté légué par un passé colonial encore récent. Dans Concrete Jungle, il offre à goûter l’âpreté et le désarroi de la vie du ghetto. Cette exigence de justice, ce défi lancé à la société des puissants est cependant tempéré par de tendres ritournelles comme Baby We’ve Got a Date ou le brillant Kinky Reggae, ouvertement sexuel.
L’édition Deluxe en double CD de Catch a Fire, parue en 2001, contient, outre l’album commercialisé en 1973, sa version jamaïcaine ; The Jamaican Mixes, qui propose chacun des morceaux exempts de tout effet de production, était jusqu’alors entièrement inédite. Elle contient en outre la ballade High Tide or Low Tide, présente également sur le coffret Island Songs of Freedom, et un splendide morceau interprété par Marley, une obscure face B, All Day All Night.

Service Musiques dans Les Inrockuptibles
    Hors série Bob Marley du 1er juin 2002
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Joy Division : Closer (1980)  posté le mercredi 03 mai 2006 09:37

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Genre  :  New Wave UK
Note :  *****


«Closer» était arrivé dans un contexte tout à fait différent. Ian Curtis s’était pendu au mois de mai à Manchester quelques jours après les dernières sessions, la veille du départ prévu du groupe pour l’Amérique ; en Angleterre, Joy Division était en passe de devenir une grosse affaire. Curtis était un épileptique, un schizophrène, c’est entendu : c’était surtout quelqu’un d’extrêmement timide, tantôt exubérant, tantôt muet. Sa mort sordide, discrète, n’était en tout cas pas prédestinée par une musique morbide, malsaine, ou je ne sais quoi, suivant les clichés qui collaient à Joy Division. La musique de Joy Division était pure. Le problème n’a pas suffi à guérir Curtis. Le plus poignant dans «Closer» réside assurément dans cette brusque timidité qui s’était subitement emparée de la voix de Ian Curtis. Au lieu d’appuyer ses inflexions mélodramatiques, il cherchait presque maladroitement un timbre lumineux et apaisé. La première face de «Closer» présentait un développement extrême de «Unknown Pleasures» : morceaux désarticulés, jungle sonore et rigidité rythmique implacable. Avec ce roulement percussif sourd et animal et cette guitare désincarnée, le calme de la basse et de la voix en contrepoint, «Atrocity Exhibition» offre une sorte d’introduction rituelle à «Closer». Jusqu’à «A Means To An End», on s’enfonce dans un chaos effrayant, mais toujours resplendissant.
Mais la deuxième face, vraisemblablement enregistrée un peu plus tard, en même temps que l’indispensable 45 tours «Love Will Tear Us Apart», va là où personne ne s’est jamais aventuré. Pas d’expérience progressive, pas de complexité d’arrangement, simplement une limpidité apaisée et souveraine. «Heart And Soul», «The Eternal» et «Memories» changent la densité de l’air dans la pièce où vous écoutez ce disque : tout retombe, s’épaissit et rayonne. Piano à la Satie, mellotron démodé et ingénu, «Memories» arrache des larmes de délivrance. Avec ceux de John Cale, les disques de Joy Division sont les seuls où les ballades aient un sens fondamental. «Closer» a bénéficié d’une conjonction miraculeuse, c’est un disque magique et impalpable. Au risque de me répéter, je ne vois que «Get Happy!!» pour avoir un propos si ferme, décisif et nécessaire. Et au train où vont les choses, je ne crois pas que je parle de l’année 1980, mais de la décennie.
Michka Assayas
dans Rock & Folk n°170 de mars 1981
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L’histoire du rock fourmille de groupes météoriques dont l’influence musicale se fait encore sentir bien des années après leur disparition. Joy Division est de ceux-là. Né à Manchester  (l’une des plus sinistres cités industrielles de l’Angleterre) en fin d’effervescence punk, baptisé Stiff Kittens le temps d’un concert, puis Warsaw le temps d’une démo et enfin Joy Division quand sortit en 1978 son premier maxi 4-titres “An Ideal For Living”, ce quatuor névrotique inventa à lui seul un nouveau génome rock qui fit immédiatement fortune, au point qu’il servit de modèle esthétique aux années quatre-vingts naissantes : la cold wave. “Here are the young men, a weight on sheir shoulders”, chantait gravement Ian Curtis, le leader épileptique et neurasthénique en conclusion de ce deuxième et ultime album de son groupe cafardeux qui porta tout au long de sa courte carrière le lourd poids de la vie sur les épaules. La musique de ce “Closer” est toute entière à l’image noir et blanc de sa pochette sépulcrale tant il règne ici une atmosphère de descente au tombeau. Fini la petite énergie des débuts, ces dernières compositions semblent résignées et étrangement distanciées. La basse de Peter Hook donne le la torturé sur un lit d’étranges distorsions de synthés d’où émerge à peine une guitare hésitant entre pureté cristalline et larsen permanent. La batterie de Stephen Morris claque sèchement et résonne en même temps. Membre virtuel de cette “Division De la Joie” (c’est ainsi que les Nazis, pour lesquels Curtis avait une détestable fascination, appelaient les bordels ambulants qui suivaient leur troupes sur le front), Martin Hannett, producteur délirant et perfectionniste, est le responsable de ce son fantomatique sur lequel Ian Curtis n’avait plus qu’à déposer ses mots humains et sinistres. Chacun de ses textes évoque l’insupportable absurditè de l’existence et la honte de ne pouvoir l’assumer. Son spleen, Curtis ne le surmontera jamais. Le 18 mai 1980, à la veille de s’envoler pour une tournée américaine et avant même que ce disque ne soit sorti, il se suicide. “Love Will Tear Us Apart”, le single inédit publié lui aussi post-mortem, restera à jamais son testament. Ce titre lumineux qui ouvrait à son groupe de nouveaux horizons portait pourtant en lui bien des espoirs.

Alexis Bernierdans Rock & Folk hors série n°11 de décembre 1995
  “300 Disques Incontournables 1965-1995”
© 1995 Rock & Folk. Tous droits réservés.




 

Un chanteur comme un insecte en train de mourir... Un groupe soudé qui triture l’électricité et parvient à repousser les limites de la pop... Une rythmique pourtant joviale, des textes sordides, décortiquant les pourritures du monde réel... Non, il ne sera pas question ici de Radiohead, mais de Joy Division, groupe adulé par la nation gothique dont les deux albums restent comme un testament aussi monochrome que leurs pochettes. La sortie du premier Joy Division en juillet 1979 avait été une partie de campagne pour les rock-critics qui rivalisaient de mots complexes pour tenter de rendre l’austère grandeur du projet initial. La sortie de “Closer” n’eut pas besoin de grands mots ampoulés. Le chanteur Ian Curtis avait été retrouvé mort, pendu dans sa cuisine, à Manchester, le 19 mai 1980. Il ne restait plus aux générations qu’à évacuer la peine et tenter d’imaginer ce qui aurait pu être.
Il serait tentant de ne voir en ce second album qu’une longue lettre du suicidé à ses acolytes, sa compagne, son époque. Qui plus est, la musique du groupe s’était ralentie, baignant dans des tempos médiums menaçants. La brisure avec les cavalcades speedées du punk était là, et tout le monde pouvait l’entendre. Comme si cela ne suffisait pas, les titres claquaient comme des notes griffonnées par Kafka pour une future comédie musicale : “Exposition Des Atrocités”, “Isolation”, “Coeur Et Ame”, “24 Heures”, “L’Eternel”, “Décennies”. En fait, lorsque les musiciens et leur producteur Martin Zero Hannett descendent à Londres en avril 1980 pour trois semaines et demie dans les studios de Pink Floyd, à Britannia Row, l’ambiance semble chaleureuse, optimiste, presque guillerette. “C’était un moment unique, se souvient Peter Hook, le fantasque bassiste. Le succès montrait sa vilaine frimousse, nous commencions à vraiment maîtriser nos instruments.” Le jovial personnage résume les séances de “Closer” en trois mots : “du vin, des femmes et des chansons”.
Personne dans le microcosme Joy Division ne se rend compte à quel point Ian Curtis est malade. Les trois autres sont des lads, avec un goût prononcé pour le billard et le football. Galvanisés par l’exemple des Sex Pistols, ils veulent réussir au plus vite. Le producteur Martin Hannett est un Phil Spector punk qui se suicidera littéralement par une overdose de tous les moyens rock’n’roll recensés (coke, alcool, etc). Pour le premier album, il avait plaqué sur ce quatuor prolétaire une haute vision artistique. Comme il le racontait à un journaliste, “ce groupe était envoyé par les dieux, les gamins ne se rendaient compte de rien”. C’est donc avec une impudente facilité que Hannett avait détourné les accords rageurs de Bernard Sumner pour chromer cette sidérante production que Jon Savage décrirait mieux que personne à ce jour “brouillamineuse, comme quand on s’éveille d’un rêve”. Et puis il y a le mystère Curtis. Ce chanteur malingre et sépulcral n’éveille pas un instant la compassion ou l’amitié de ses joyeux compères, toujours prêts à descendre une pinte de Loger. On blâmera bien sûr les difficultés amoureuses du suicidé. En vérité, Ian Curtis était un être désespérément et physiquement malade. En studio, ses crises d’épilepsie deviennent récurrentes. Le jeune homme plonge dans des trous noirs : un soir, Hook le retrouve évanoui dans les toilettes. Une crise l’a expédié dans un lavabo, il gît, assommé. Ce qui fait hurler de rire les autres. “Pardon, nous avions 23 ans, nous étions totalement cons”, admettra Hook des années plus tard. En fait le groupe passe les séances de “Closer” à se chamailler avec le producteur. Si “Unknown Pleasure” avait vu l’homme du son replier les guitares au fond du mix pour mieux napper les vocaux d’échos hantés, cette fois les musiciens se rebellent et exigent de “sonner plus agressif, plus violent”. Mais “Closer” ne sonnerait pas plus conventionnel pour autant. Et ce malgré Sumner et Hook qui passeront des heures plantés dans un gros canapé, derrière le producteur suant sur sa console, réclamant haut et fort qu’on remonte les guitares. “Sortez ces deux crétins de ma salle de contrôle” devint le leitmotiv des nuits de mixage. Car Hannett avait ses obsessions, la plus charmante restant son goût pour des engins électroniques aussi nouveaux que peu fiables. On peut donc dire que le producteur perdit deux jours pleins à tenter de coller un séquenceur sur “Decades”. Ou raconter comment Stephen Morris frôla la crise cardiaque en découvrant une boîte à rythmes Roland posée à côté de sa batterie dans le studio. Parfois ces engins fonctionnent : sur “Atrocity Exhibition”, Hannett combine une Syndrum avec la guitare de Sumner, créant un boucan de pales d’hélicos qu’on retrouvera des lustres plus tard sur certain Rage Against The Machine. Et certaines mélodies synthétiques restent inoubliables, comme les coulées de piano de “The Eternal”. On réécoutera avec joie tous les albums de New Order sans jamais parvenir à l’intensité fulgurante de “Closer”. Disque enregistré de nuit, toujours, de neuf heures du soir à l’aube. Album sépulcral sur lequel Ian Curtis monologue comme un Sinatra hanté, sonnant finalement comme une version teenage de John Cale. Avec des textes évoquant le confessionnal ou la parade molle des atrocités sexuelles à venir, un ton ricochant entre la colère et l’horreur, Ian Curtis était bel et bien le héros romantique mélancolique, celui qui traversait les cercles de l’Enfer comme si rien ne pouvait le toucher, parce que sa douleur personnelle était déjà par trop intense. Ces jours-ci, ni Sumner, ni Hook ne réécoutent “Closer”. L’un trouve l’album trop déprimant, l’autre argumente encore que sa basse six-cordes a été enterrée dans le mix final. Mais le disque reste, absolument intact, légendaire. Il inspirera Echo & The Bunnymen, Cure, Wire, etc. On l’écoute en 2001 avec une admiration totale. Il est probable qu’il en sera de même jusqu’en 2023, date probable de la fin des temps tels que nous les connaissons.

Philippe Manœuvre dans Rock & Folk n°410 d'octobre 2001
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The Clash : London Calling (1979)  posté le mercredi 03 mai 2006 09:35

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Genre  :  Punk Rock UK
Note :  *****


Ce troisième et double album, bien que très logique dans la démarche du Clash (Du Clash, puristes. Si le groupe s’appelait The Bean, on traduirait Le Bean, le Haricot : Clash au pluriel s’écrit «clashes». Le Clash ; Le Haricot ; Du Clash. You see ?), cet album très logique, tentais-je, est tout de même étonnant de précision et de perfection dans son orientation, comme dans sa réalisation même. Clash est un groupe d’une maturité absolument déconcertante. Leur premier album, enregistré trop tôt avec trop peu de moyens fut d’une force incomparable en simple raison de son contenu, de ses chansons rendues telles quelles sur le vif, bref du talent rock’n’rollien formidable qui émanait d’un petit groupe qui n’ayant pourtant même pas bénéficié des ajustements habituels qui aidèrent beaucoup plus qu’on le croit les Sex Pistols et beaucoup d’autres. «The Clash» fut un album de rock totalement parfait, adulte par essence même. Clash est probablement le groupe anglais le plus sujet aux critiques de mauvaise foi, et cela particulièrement en Angleterre. C’est dû à leur réel refus du compromis avec qui que ce soit, attitude qui se retourna contre eux lorsque pressions diverses, complexes dus aux reproches répétés sur leur son et amitié fortuite avec Sandy Pearlman les menèrent au seul compromis qu’ils firent jamais. Il en résulta une nouvelle vague de critiques sur le thème «Si Clash se met même à faire des compromis, à qui se fier ?» qui les toucha droit au coeur. Eh oui, «Give’Em Enough Rope» faisait une dangereuse et bâtarde incursion dans le heavy-metal, erreur suprême en théorie, mais qui ne fit que montrer leur force effroyable un peu plus : même en commettant cette inavouable erreur tactique, leur deuxième album était superbe, prouvant à la postérité que le talent se place au-dessus des styles et des modes. Aujourd’hui une éclatante conclusion s’impose, un état de faits qui n’aurait jamais dû quitter nos esprits avides d’erreurs : Clash joue pour les kids, Clash est un groupe de rock’n’roll, rien que ça, et ils s’efforcent de jouer le jeu. Ils n’existent que pour et grâce à leur public, et aujourd’hui, avec ce «London Calling», on va leur reprocher de ne plus être punks, de faire trop de musique et pas assez de décibels. Que ce soit clair pourtant : cet album est leur meilleur.
Pourtant qui eut cru qu’ils oseraient ? Solos de Saxophone ! Choeurs ! Sodome et Gomorrhe ! Impies ! Aujourd’hui, Clash en est arrivé au point où ils jouent pour eux-mêmes, pour faire de l’excellente musique comme ils la sentent, comme ils ont envie de la jouer, avec une confiance quasi-totale dans la réaction de leurs fans. On trouve ici toutes les faces du groupe, qui éclate totalement avec ce disque. D’abord Topper, excellent batteur, qui ajoute à la musique sans jamais s’y imposer au sens instrumentiste, au sens jazz-rock du mot ; on y voit Paul Simonon composer et chanter («Guns Of Brixton»), sans parler des choeurs, on y écoute Mick Jones imposer son étonnante créativité musicale au cours de toutes les compositions. Il se taille ici la part du lion en présentant une multitude de sons de guitare tous différents et inventifs qu’il utilise au bénéfice de son style unique (le seul solo soigné se trouve sur «Brand New Cadillac», le classique rockabilly de cette pute de Vince Taylor). La guitare est partout, discrète mais efficace, dérapant maladroitement : on pourrait taxer Mick de «Keith Richard de la lead-guitar» sans risque d’injure. D’ailleurs Clash suit en quelque sorte la démarche des Rolling Stones, développant la musique noire en lui ajoutant une attitude rock’n’roll des plus parfaites, mais cela en préservant un sens du définitif des plus décisifs. En d’autres termes ils ne mettent pas cinq albums pour accoucher d’une perle. Ici tout est dit, le Clash 79 est exposé tel qu’il est, sans omission et sans rajouts. Clash nous offre ici du reggae/rock/ska infiniment plus décisif que les respectables mais pourtant anecdotiques Specials et autre Madness sur «Revolution Rock», «Lover’s Rock», du rockabilly transmuté tellement plus authentique et édifiant que toutes les pénibles et néanmoins viables entreprises de Robert Gordon et autres Palmer. En d’autres termes Clash impose Clash sans pour autant délaisser les multiples influences positives dont ils sont les héritiers directs. Ils forment le groupe le plus soudé de la terre, et Joe Strummer apporte son inquiétante personnalité avec une magnificience ricanante que l’on retrouve dans ses textes sans équivoque. Son style direct utilise, comme tous les grands, le principe des mots-clé flash, des phrases virulentes qui se suffisent à elles-mêmes, autrement dit il a le sens des formules définitives, qu’il chante dans un océan de sarcasmes croustillants.
Clash fait appel aux références, aussi. La pochette (clin d’oeil au premier Elvis Presley sur RCA), dont le dos évoque les imports Jamaïquains reggae, et surtout dans les paroles de Strummer sur cette «ballade» sarcastique par excellence : «Satta Amassa Gana for Jimmy Dread... Cut off his ears and Chop off his head... police came looking for Jimmy Jazz» («Jimmy Jazz»), référence aux Abyssinians mais aussi à un obscur ami dont nous ne devinerons probablement jamais l’identité, et qui sera seul à se reconnaître, comme c’est très souvent le cas chez Clash qui illustre toujours des cas précis et vécus dont on ne devine jamais que les lourdes conséquences. Ils sont rares à pouvoir se permettre ce genre d’intimes excentricités qui renforcent leur crédibilité aussi ne cherchez pas à comprendre et gardez le message. De toutes façons peu importe les décortications impuissantes que je vous étale : cet album est à prendre en bloc, tel quel, et il faudra des semaines avant d’en apprécier les mille subtilités. Aussi je vous dis également en bloc : Clash est un groupe qui a la chance rarissime de détenir quatre talents aussi évidents et assez d’intégrité et de présence d’esprit pour pondre une espèce de monument au rock’n’roll, qui est présenté ici sous toutes ses faces en une sorte de compilation miraculeuse et unie. Le rock livré à nos oreilles sans un seul des multiples pourrissements qui l’assaillent pourtant. Donc un disque qui plane au-dessus de tous les autres, car il personnifie le rock’n’roll. La vérité, rien que la vérité, toute la vérité.  

Bruno Blum dans BEST n°138 de janvier 1980
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On ne va pas tourner autour du pot : voilà l’un des dix ou vingt meilleurs disques de l’histoire du rock. Mais London Calling vaut encore mieux qu’un chef-d’oeuvre de panthéon : c’est un disque vivant, qui palpite encore de toutes ses tripes en l’an 2003. Je le sais, j’ai fait le test en le rejouant avant de rédiger cette chronique et mon sang n’a fait qu’un tour : j’ai retrouvé d’un coup les artères de mes 20 ans, la sensation que de la lave coulait dans mes veines. Après l’erreur de casting sur Give ‘em Enough Rope (grösse pröduction de Sandy “Blue Öyster Cult” Pearlman), le Clash est allé déterrer de sa tannière Guy Stevens, figure-culte des studios britons. Stevens, c’était le type qui avait façonné le fabuleux son des grands moments de Moot The Hoople, un des plus brillants disciples de Phil Spector, une sorte de Jack Nitzsche anglais. Bon, en 1980, il était légèrement carbonisé, le Stevens, participant aux sessions de London Calling en dilettante, jouant avec son flingue, tirant parfois quelques salves dans le plafond du studio (effets secondaires du modèle Spector)... N’empêche que le son de London Calling est une merveille d’équilibre, mélange parfait de compacité et d’espace, de puissance et de rondeur chaloupée, de percussion et de séduction. C’est ce son à la fois giflant et caressant qui cimente l’affaire, lui donne cette unité et cette cohésion fabuleuses. Il fallait bien ça, car après la tournée américaine, l’inspiration de Strummer, Jones et Simonon explose, se barre dans diverses directions, s’ouvre au vaste monde, arpente de nouveaux territoires tant géographiques que temporels. L’album s’ouvre sur London Calling, la chanson, hymne racé qui sonne l’alarme : “L’âge de glace arrive... Londres s’enfonce et j’habite près du fleuve...” Un genre de manifeste poético-prophétique dont l’inquiétude apocalyptique est toujours aussi pertinente aujourd’hui.
A l’encontre de l’esprit table rase des punks, le Clash rend hommage à certains de ses pères : Vince Taylor (Brand New Cadillac), Montgomery Clift (The Right Profile), Stagger Lee (Wrong ‘em Boyo). La conscience sociale et politique des gars se déploie, ils invoquent les mannes de la guerre d’Espagne et le fantôme de Garcia Lorca (Spanish Bombs), alimentent l’envie de révolte contre l’état des choses imposé par l’ordre thatchérien (Clampdown), filent l’allégorie sur la société consumériste (Lost in the Supermarket) ou chroniquent les faits divers policiers (Guns of Brixton). Question texte et mélodies, c’est quasiment l’état de grâce : pas un déchet, pas la moindre chanson faiblarde à l’horizon. Le Clash met la gomme, bande à l’unisson et sans mollir, quelle que soit la configuration : rockab’ transfiguré (Brand New Cadillac), appel à l’émeute (Clampdown, l’un des pics orgasmiques des concerts de l’époque), reggae inspiré (Rudie Can’t Fail, Revolution Rock), pop aérée au timbre mentholé de Mick Jones (Lost in the Supermarket, Train in Vain, The Card Cheat)... Simonon a fait des progrès étourdissants à la basse (et une sortie vocale intéressante dans The Guns of Brixton), Topper propulse le gang avec un mix fantastique de brutalité, de précision et de finesse, Jones multiplie les textures de guitare et Strummer drive toute l’affaire tel un Che du micro. Londres appelle ? Vingt-trois ans plus tard, on est toujours scotché au bout du fil.

Serge Kaganski dans Les inrockuptibles    Hors Série spécial The Clash du 14 février 2003
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Un mois après le soixantième anniversaire de la libération de Paris, nous revoilà donc en train de ressortir le champagne pour fêter cette fois le vingt-cinquième anniversaire de la sortie de London Calling : le non pas mythique (cette sale manie des critiques rock à vouloir toujours tout mythifier) mais historique double album du Clash. C’est ça qui est chouette avec l’histoire : il y a toujours plein de fêtes, ça n’arrête pas. Dansons sous les bombes. Or, cette fête-là n’est pas si loin de cette fête-ci…
Car London Calling, premier double album de l’histoire du punk, a bien été une libération pour toute une génération, qu’elle ait habité en 1979 Rome, New York, Tokyo, Berlin ou même la capitale la plus bourgeoise de toutes qu’était alors Paris… Qui a écouté London Calling n’a pas pu oublier le premier couplet de Guns of Brixton, celui qui pose en termes de vie ou de mort toute la question de l’engagement, à laquelle les résistants français avaient justement dû répondre quarante ans auparavant : "Quand ils frapperont à ta porte/Comment te présenteras-tu ?/Les mains sur la tête/Ou sur la gâchette de ton arme ?"
Le vingt-cinquième anniversaire de la sortie de London Calling est donc le vingt-cinquième anniversaire de ce moment où la bataille antisociale, comme le claironnaient les ouvriers metal de Trust en perdant leur sang-froid, n’était pas encore tout à fait perdue. Clash était alors un groupe visionnaire. Avec Koka Kola ("In the gleaming corridors of the 51th floor/The money can be made if you really want some more/Executive decision – a clinical precision/Jumping from the windows – filled with indecision", Strummer n’est pas Dylan, mais quand même…), ils écrivent avec vingt-cinq ans d’avance la chanson préférée de Patrick Le Lay. Celle dont il a fait récemment le pitch lorsqu’il a déclaré : "Dans une perspective business, soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola à vendre son produit."
Le coffret qui vient consacrer ce vingt-cinquième anniversaire est particulièrement élégant. Visiblement, certains ont compris dans les maisons de disques que, s’ils ne voulaient pas finir totalement à la ramasse, ils avaient plutôt intérêt à commencer de vendre de vrais objets. Il contient, outre l’album original, un DVD avec un documentaire de Don Letts, qui fut au Clash ce que Pennebaker fut à Dylan. Mais surtout, près de 70 minutes de musique connues sous le nom de Vanilla Tapes, et qui sont à London Calling ce que les manuscrits de Proust sont à La Recherche du temps perdu. Bien sûr, cela n’intéressera que les fondus et les spécialistes, mais c’est très impressionnant, dans ces maquettes brutes, d’entendre un groupe au travail, des ouvriers chercher le bon tempo, les bons accords, une idée de solo, les bonnes paroles. La bonne parole. Le rock est entré dans l’histoire. C’est ce qui pouvait lui arriver de pire, pensent certains. C’est ce qui pouvait lui arriver de mieux, pensons-nous.

Arnaud Viviant dans Les inrockuptibles du 22 septembre 2004
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Beaucoup estiment que l'ambitieux troisième album des Clash paru en 1979 reste non seulement le meilleur du groupe, mais aussi le summum de la production punk de la fin des années 70. Certes, les Sex Pistols étaient plus subversifs et soniquement plus puissants, mais les Clash étaient plus futés et ouverts, mixant reggae et garage rock pour créer un nouvel hybride totalement original et personnel. London Calling révèle également un groupe audacieux osant intégrer à sa musique des bribes de jazz, de gospel et de rockabilly ­ et avec succès. Quant à Joe Strummer, il est alors à son pic d'inspiration comme parolier «engagé» et vocaliste fervent. Joliment emballé, ce coffret reproduit le livret de la version originelle et s'enrichit de nouvelles notes de pochette ainsi que d'un deuxième CD rempli d'inédits, démos de London Calling et «nouvelles» chansons, comme l'échappée country de Mick Jones (Lonesome Me) et une relecture reggae concoctée par Strummer du The Man in Me de Dylan. La qualité sonore frôle celle d'un mauvais disque pirate, mais il n'en reste pas moins fascinant d'entendre ces chansons prendre vie en studio. Enfin, le package comprend un excellent DVD, incluant un irrésistible documentaire réalisé par Don Letts sur la genèse de l'album où l'on voit le producteur cinglé Guy Stevens balancer des chaises sur le groupe en pleine séance d'enregistrement. Recommandé.

Nick Kent dans Libération du vendredi 17 septembre 2004
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Réédition du “London Calling” de Clash, un quart de siècle après :     meubles qui volent et vin versé dans le piano... La recette d’un album rock mythique ? Pour le magazine anglais Q, c’est l’un des quatre meilleurs albums de tous les temps. Pour l’américain Rolling Stone, le meilleur disque des années 80 (1). Pour Paul Simonon, l’un de ses géniteurs, «le meilleur album que nous pouvions faire à cette époque». Pour Télérama, London Calling est encore plus que ça ! Le vote de la rédaction, à l’occasion de notre numéro spécial «50 ans du rock» en mai dernier, a été sans appel : le troisième album de The Clash est tout simplement le plus grand disque de rock jamais enregistré. Relégués les Stones, Beatles, Elvis ou Nirvana. London Calling est l’essence même du rock, un ensemble magnifique, des chansons à la pochette, du son au prix — un double 33 tours vendu au tarif d’un simple dès sa sortie, fait unique.
London Calling a 25 ans. L’occasion, pour Mick Jones et Paul Simonon, guitariste et bassiste du groupe, de sortir de leur retraite pour évoquer ce qui restera le sommet de leur aventure. Rendez-vous est pris à Londres, dans un club select de Soho dont nos ex-punks sont membres. Malgré quelques cheveux en moins (pour les deux) et quelques kilos en plus (pour Paul), les deux compères, en beau costard rayé, ont su conserver cette élégance qui fit, aussi, la réputation de The Clash. «Soyons honnêtes, attaque Paul Simonon, célébrer l’anniversaire de London Calling est une idée de Columbia, la maison de disques. Mais tant qu’à faire, autant apporter quelque chose de plus à la réédition.»
Ce quelque chose, ce sont les «Vanilla Tapes», bandes enregistrées lors des répétitions de l’album, que l’on croyait disparues. «Johnny Green, notre régisseur, les avait perdues dans le métro et nous n’avions jamais remis la main dessus, rappelle Mick Jones. Il y a quelques mois, quand j’ai déménagé, j’ai retrouvé une copie des bandes dans mon garage.» Au-delà de l’aspect work in progress qui séduira les fans purs et durs, ces enregistrements témoignent de l’acharnement du groupe lors de ces séances. The Clash est alors dos au mur. En février 1979, tandis qu’il effectue sa première tournée américaine, le groupe, déjà esseulé sur le front punk depuis la séparation des Damned et surtout des Sex Pistols, dont il était proche, apprend la mort de Sid Vicious. Coup de blues. «Nous nous retrouvions livrés à nous-mêmes, se souvient Simonon. Mais nous nous sentions bien ensemble. Nous n’avons jamais été aussi proches qu’à cette époque.»
De retour à Londres, Paul Simonon, Joe Strummer, Mick Jones et Topper Headon se séparent de leur manager, Bernie Rhodes, et perdent, par la même occasion, leur local de répétition. Leurs roadies leur dénichent alors le studio Vanilla, quelques mètres carrés derrière un garage. C’est là que, d’avril à juillet 1979, ils construisent London Calling revisitant à leur manière toute cette musique américaine dont ils se sont imbibés lors de leur tournée : rockabilly, soul Motown, R&B Stax, country, blues, reggae, jazz, calypso. «Ecrire, répéter et enregistrer étaient nos seuls mots d’ordre, dit Paul. Nous nous accordions juste quelques heures de football par jour.»
En juillet, de nouvelles compositions plein les guitares, The Clash entre en studio. La maison de disques a exigé que le groupe fasse appel à un producteur de renom, Il choisit Guy Stevens, grand DJ des 60’s qui initia les Stones et les Who aux musiques américaines et producteur de Mott the Hoople, le groupe favori de Mick Jones. Si Stevens souffre de sérieux problèmes d’alcool, il sait mettre les troupes en confiance. «Guy a beaucoup fait pour moi, avoue Paul Simonon. Il ne me mettait pas la pression. Rien à voir avec Sandy Pearlman, le producteur américain du précédent album, qui nous faisait refaire des prises tant que les erreurs n’étaient pas corrigées. Pour Guy, les ratés importaient peu. Seule comptait la cohésion générale de la chanson.» Ainsi, quand le batteur, Topper Headon, lui fait remarquer que le tempo de Brand New Cadillac accélère au fil de la chanson, Stevens répond : «Et alors ? Toutes les grandes chansons de rock’n’roll accélèrent !»
Tel un sorcier, le producteur insuffle le vent de folie nécessaire à l’élaboration d’un disque d’exception. «Personne ne nous croyait quand nous racontions que Guy balançait des chaises ou des échelles à travers le studio, explique Mick Jones. Mais les images tournées lors de l’enregistrement que nous avons retrouvées et gravées sur le DVD en témoignent. C’était sa façon de communiquer son énergie.» Stevens ne se contente pas de faire voler les meubles. Il verse du vin dans le piano afin d’en améliorer le son pendant que Strummer joue ; invite un chauffeur de taxi aux séances pendant des heures et demande au groupe de payer la note car le compteur n’a cessé de tourner. «Je me souviens de lui allongé sur la table de mixage, suppliant Bill Price, l’ingénieur du son, de ne pas toucher au niveau sonore de la basse, ajoute Simonon. Ses frasques faisaient régner une atmosphère très créatrice dans le studio.»
Au total, The Clash mettra vingt-cinq chansons en boîte, beaucoup d’originaux et quelques reprises. Le tout emballé dans une pochette signé Ray Lowry en hommage à Elvis Presley. «Le premier album d’Elvis pour RCA, avec son lettrage rose et vert, était le premier album rock d’un Blanc, explique Paul Simonon. Et Ray Lowry pensait que London Calling [dont le premier titre était The Last Testament, NDLR] serait le dernier.» Le dernier, peut-être pas. Le plus grand, certainement.

(1) Sorti en Angleterre le 14 décembre 1979, London Calling n’est paru aux Etats-Unis qu’en Janvier 198O.


London Calling (25th anniversary edition)
Sans cette idée à la mode de fêter les anniversaires des œuvres, nous n’aurions peut-être jamais eu entre les mains, et les oreilles, ces «Vaniila Tapes». Soit 21 titres enregistrés lors des répétitions de London Calling : des versions quasi achevées, d’autres en travaux (les plus intéressantes), plus 5 inédits, dont une reprise, façon reggae, de Dylan, The Man In Me. Des raretés avant tout destinées aux fans. Le DVD, avec son documentaire (témoignages du groupe et de son attaché de presse, Kosmo Vinyl, en grande forme) sur l’enregistrement de l’album, ses clips, ses images inédites témoignant de la folie créatrice du producteur Guy Stevens, devrait trouver une audience plus large. Mais London Calling, c’est avant tout 19 chansons qui n’ont pas pris une ride. Un disque d’une richesse rare et d’une immense liberté. The Clash a essayé, The Clash s’est lâché, The Clash a gagné. Grâce à des arrangements subtils, audacieux, sans faute de goût, tout s’enchaîne avec un naturel qui frappe encore. La complémentarité vocale entre Strummer et Jones atteint des sommets sur des chansons dont le son transpire le «live». On ne cessera jamais de le répéter : London Calling est un chef-d’œuvre.

Frédéric Péguillan dans Télérama n°2860 du 3 novembre 2004
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The Cure : Pornography (1982)  posté le mercredi 03 mai 2006 09:26

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, The Cure : Pornography  (1982)

Genre  :  New Wave UK
Note :  *****


A force de déballer impudiquement ses enthousiasmes et ses coups de foudre, la position du rock critique deviendrait vite intenable s’il n’avait pas un jardin secret, un groupe chéri en cachette dont il s’efforce de ne pas parler, qu’il garde pour lui seul, jalousement. Mon jardin secret était The Cure. Depuis ce chef-d’oeuvre qu’est «Seventeen Seconds», ses mélodies de givre, ses langueurs perverses. «Three Imaginary Boys» promettait déjà, mais le groupe ne s’y était pas réalisé. Avec «Seventeen Seconds» et «Faith», il s’était vraiment créé un langage, un monde musical à lui, une esthétique unique, et infiniment précieuse. Cette musique enrobante, intime et ouverte à la fois, convenait admirablement à mon amour en tapinois. Et puis Dordor parlait si superbement de Robert Smith, ce cerveau pas comme les autres. Et voilà «Pornography», et je n’ai plus tenu, le critique a repris le dessus et je n’ai pas résisté à la tentation de faire adhérer ma prose, tant bien que mal, à cette musique du grandiose interne, d’essayer de faire comprendre, à mon tour, pourquoi The Cure est l’un des plus beaux groupes que la new-wave ait engendrés. «Pornography» confirme encore, s’il en était besoin, que Robert Smith et ses deux complices ont inventé réellement quelque chose, un discours musical différent, et également une qualité de sensibilité, de sensualité même, tout à fait unique. Ici, le groupe atteint la plénitude de son originalité. Il faut que vous savouriez ces morceaux construits sur les figures répétitives des drums de Laurence Tolhurst, cette sorte de swing géométrique proprement envoûtant, tant il vous coince dans ces schémas rectilignes. Il faut que vous vous laissiez hanter par la basse fantômatique de Simon Gallup. Il faut que vous vous laissiez effleurer, égratigner en douceur par la guitare fluide, cristalline, fuyante comme du vif argent, de ce damné Smith. Il faut que vous frissonniez quand il pose enfin sa voix de spectre enjôleur sur cette architecture de segments et de brumes, et égrappe ses romances cafardeuses et troublantes. Etranges promenades que «The Hanging Garden», «A Strange Day» ou «Cold». Peu de groupes savent aussi bien faire s’entrebailler notre rock sur le rêve. Vous vous dites peut-être que The Cure n’est sans doute qu’à la portée des intellectuels, des amateurs de langueurs d’esprit. Détrompez-vous. Il y a aussi, dans les sons même, dans la façon dont s’agencent les compositions, une présence physique, une pression sensuelle. Un morceau comme «One Hundred Years», qui ouvre cet album et monte vers un sommet de dramatique, est également un morceau qui parle au corps, qui le cheville, le travaille. Ce n’est évidemment pas un swing ordinaire, un beat crétin, mais c’est justement la force de ce groupe que d’apporter aussi une nouvelle façon de tanguer, voire de danser, à mi-chemin entre le sol et l’ailleurs. Bien sûr, rien de ce que fait The Cure n’est évident, mais c’est ce qui fait son prix, et la valeur d’un album aussi beau et aussi prenant, corps et âme, que celui-ci.

Hervé Picart dans BEST n°167 de juin 1982
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«Cela n’a pas d’importance si nous mourons tous.» Cette fois, il y a de quoi être plus que perplexe. L’abîme des profondeurs finit en cul-de-sac. Le centre de la terre, ou quelque chose en tout cas qui signifie le retour à la matrice. La mort (ou le sexe, d’où le titre). «Dans l’attente du Souffle de la Mort»... Cure est le groupe qui a vieilli à une vitesse vertigineuse : cent ans en un rien de temps. Vieillards encore tout jeunes, fermant à présent les yeux pour ne plus filtrer que des images jaunes et cramoisies tirées d’on ne sait quelle substance. Des visions d’un enfer froid, avec de la poussière aux lèvres. Dans une austérité mélodique, un maelström impitoyable qui rendent l’accroche encore plus ardue dans un contexte (same old paradoxe) de succès massif grandissant. De quoi prouver s’il en était besoin que Robert Smith se soucie bien peu des réactions que sa musique, «décloîtrée» presque par erreur, suscite. Cure malmène l’auditeur, trouble l’amateur et rebute définitivement l’incrédule.
L’ennui, si l’on veut, c’est que vu de l’extérieur, «Pornography» révèle une séquence mortelle de morceaux péniblement différenciés. La tentation de tout laisser tomber — de briser les filaments de verre qui relient le fan à sa Cure, ne s’estompe qu’à l’heure de s’y résoudre et de s’enfoncer, encore (plutôt de force). Alors, vu de l’intérieur, «Pornography» révèle une séquence macabre de morceaux terrifiants. Là, il faut s’accrocher, et on ne sait trop à quoi. Smith a implacablement, délibérément négligé les chansons (Je veux dire, en tant que telles ; la joliesse encore palpable de «Charlotte Sometimes» est reléguée) pour tout fixer sur les tensions, tensions qui jamais ne se relâchent d’un bout à l’autre du disque, cependant que le dénuement des thèmes est violemment contrasté par un son tentaculaire, désormais presque saturé : le retour de la guitare (couperet langoureux), des blocs de synthé, des percussions et autres bruitages additifs, le tout assourdi par la basse vorace et un drumming d’une monotonie parfois désespérante. («La même image me hante/en séquence/en désespoir de temps»).
La tendance culmine sur le morceau-titre de fermeture, où un collage de voix fait progressivement place à un martèlement sinistre, puis à une cacophonie («sour yellow sounds inside my head») tout juste dominée par les sourdes imprécations de Smith : «Encore un jour comme aujourd’hui et je te tuerai/Un désir de chair/Et de vrai sang/ Et je te regarderai te noyer sous la douche/Enfonçant ma vie à travers tes yeux ouverts». Terreur presque laconique. Terreur qui fait un écho final à ces visions enchevêtrées au long des huit stations d’un calvaire halluciné, extra-lucide, et tranquillement assumé par Cure : «un oiseau froid qui tombe sur le sol ensanglanté. Il meurt drapé de noir»... «des vers dévorent ma peau»... «mon coeur explose sous une mémoire en feu»... «ma tête se transforme en poussière (...) je ferme les yeux/et avance lentement dans les vagues qui m’engloutissent»... Funeste cortège qui s’achève à l’extrême limite du disque par une sentence qu’il est difficile de traduire en auto-dérision : «I must find this sickness/find a cure». Cet aveu indécis déchire le noir, mais il n’y a pas d’autre solution dans l’immédiat que de revenir au point de départ, cent ans en arrière. Qu’est-ce qui ronge la tête de Robert Smith et le pousse à souffrir pour nous à ce point ? Quelle est cette religion qui veut s’intituler «pornographie» ?
Le disque est désolé, et moi de même. J’ai fait l’effort nécessaire pour arriver à aimer «A Strange Day» (et son gimmick de guitare salvateur), à m’habituer à «One Hundred Years», «The Hanging Garden» (théâtre de la cruauté animale), «The Figurehead» et «Cold» (symphonie de la descente aux enfers froids), et à supporter le reste. Je crains fort cependant qu’il ne s’agisse d’un effet à court terme. Il est évident qu’aucun des trois albums précédents n’émanait de joyeux lurons jubilant d’être en vie. Mais ils contenaient pour le moins une issue possible. Cette fois, c’est la mort - comme purge définitive ? - et il y a de quoi être plus que perplexe. «Laissez-moi mourir/Vous ne vous rappellerez pas ma voix»... Je n’étais qu’un garçon imaginaire, avec dix-sept secondes à vivre, et un peu de foi que la pornographie (?) a tuée. Confusion sera mon épitaphe.

François Gorin dans Rock & Folk n°185 de juin 1982
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"Ecoutez-les, ces enfants de la nuit. Ecoutez leur musique... "


C’est que Robert Smith ne se sentait pas très bien lui-même :  “Quand j’étais à la maison, écoutant les bruits des chats dehors, je me sentais devenir bizarre... Je voulais sortir dans le jardin... J’y allais, tout nu, stupide... C’est ainsi que ‘Siamese Twins’ parle de la laideur de l’amour.”
Ainsi devrons-nous rappeler le contexte, fort clair : Robert lit des manuels psychiatriques, antidote aux vingt heures qu’il passe par jour avec ses deux musiciens de prédilection — Simon Gallup (basse) et Laurence Tolhurst (batterie) — s’imagine malade, schizo, psychopathe. Après s’être longuement baigné le visage dans le lavabo, il descend des flacons entiers de vodka. Se défonce avec tout ce qui lui tombe sous la main, tout ce que lui apportent en studio ses amis des Banshees, Associates. Robert est possédé. Robert n’habite plus nulle part. D’ailleurs, entre janvier et avril 1982, les Cure ne rentrent pas chez eux, ils squattent les locaux de Fiction Records. Dans un bureau, Robert s’est construit un terrier derrière un canapé, avec une couverture en guise de toit. Sous cette tente de fortune, il empile des bricoles trouvées dans les poubelles de Londres, griffonnant furtivement sur un calepin crasseux, titubant dans sa tête, s’imaginant à la limite du cri, en train de chanter devant un mur. Pourtant c’est très ponctuellement vers 22 heures, chaque soir durant quatre mois, que le trio Cure quitte l’appartement de Fiction et va s’enfermer dans les studios RAK, ceux-là mêmes où Suzi Quatro avait enregistré “Can The Can”. Et chaque petit matin du monde, le trio titube vers un pub, se saoule et rentre plonger dans un sommeil comateux. Dehors la pluie cingle les murs de brique, le vent fait la course aux nuages avec la lune. Mais une rumeur générale couvre tous les éléments. Intriguée, la presse emploie le mot, le répète. Il réapparaît partout : les Cure sont les maîtres du rock gothique, cette nouvelle conspiration galactique. Leur deuxième disque, “Seventeen Seconds” avait enfoncé le clou rouillé dans le couvercle du cercueil. Tube hypnotique, “A Forest” avait même valu à la petite bande une glorieuse apparition sur le plateau de la très respectée “Top Of The Pops”. “Faith” avait approfondi la blessure, engrenage irrévocable. Puis Robert, confus, insatisfait de cette exaltation, s’était volontairement plongé dans les précipices occultes qu’il s’inventait, aboutissant à un état d’esprit obsessionnel qui déboucherait sur “Pornography”. Sous l’oeil éberlué du nouveau produdeur, Phil Thornalley — “il était jeune et on a aimé son aspect” — le groupe se désagrège. La section rythmique est persuadée que Robert veut quitter le groupe. Pire : des semaines durant, le leader ne parvient pas à trouver le mystérieux son de guitare qu’il recherche et qu’il entend pourtant dans sa tête. Et puis c’est le déclic, ce flot de sustain brouillé, mystérieux, comme un quatrième membre du groupe, le bruit des maigres enfants de la nuit cher à Bram Stocker. Risque évident, terrible : durant les deux derniers mois de l’enregistrement, Robert Smith perd tout contact avec la réalité. Aujourd’hui encore, il ne garde aucun souvenir de cette époque de frénésie verticale. “Pornography” est un voyage dans les gouffres de l’inconscient le plus aliéné et son auteur en dira très justement : “Pour comprendre l’album, il faudrait l’expliquer ligne par ligne.” Seul problème, le propriétaire de Fiction Records, Chris Parry, a perdu tout espoir. Ses visites au studio se font sporadiques. L’homme qui a découvert, chéri, choyé puis signé les Cure n’aime qu’un titre sur l’album, “A Strange Day”. Que faire ? Toute remarque de la part des assistants plonge Robert dans des crises effroyables. Etats d’être de celui qui crée une liturgie sauvage. Quand ses copains dansent sur une rythmique, il hurle de rage : “Arrêtez, j’essaie de créer un album.” Passionné, hermétique, méchant, Robert construit son cauchemar funèbre, un album de confession vive qui reste la plus vicieuse Pavane pour une génération aux espoirs (punks) défunts, bousillés, court-circuités. Confusionnistes, sciemment dissimulateurs, les textes terrifieront la presse anglaise qui imagine volontiers Robert Smith dans quelque cul de sac : ne chante-t-il pas “I must fight this sickness/ find a cure” ?
Aujourd’hui pourtant, “Pornography” reste un album précieux, une espèce d’élégie occulte, transcendantale, un disque conçu sans le moindre single, ode à la non-importance donc, éclatement d’angoisses ultra-secrètes, états d’âmes et affirmations propres. “Pornography” s’écoute d’une traite, toute honte bue, quarante-trois minutes de lamentations posées, tourbillon de pensée désordonnée dépassant à des centaines de milliers d’années les rivaux assesseurs de l’ombre de New Order, The Fall et Cabaret Voltaire, laissant les Banshees loin dans la poussière. Fouillis obscur, “Pornography” correspond à toutes les idées inspirées de Robert Smith (“La pornographie, c’est le hit-parade”, confirmera l’un des Cure à la presse anglaise effarée du titre du disque). S’imaginant plus malin que ses confrères, un journaliste anglais avait osé cette saillie : “A côté de Robert Smith, Ian Curtis était un grand comique.” Terrible oubli. Ce que personne n’avait voulu subodorer à l’époque, c’est que “Pornography” était l’ode sombre et angoissée car revenue de profondeurs abyssales interdites, de Robert Smith au leader suicidé des Divisions de la Joie. Mais, piège fatal, “quand il fut de l’autre côté du pont, les fantômes vinrent à sa rencontre”.

Philippe Manoeuvre dans Rock & Folk n°396 d'août 2000
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