« Faith était censé être un
disque très positif. Il s’est avéré en
fait être très morbide. Mais il y a eu un certain
nombre de facteurs personnels qui nous ont beaucoup affectés
à l’époque. Nous avons eu à vivre avec
ce disque maudit et religieux pendant presque un an. Ça
n’a pas été une année très
agréable... »
Robert
Smith
Deuxième partie de
la descente aux enfers des Cure, Faith marque
également la période la plus sombre dans la vie
interne du groupe. L’année 81 est sans doute la plus
intense et la plus douloureuse surtout parce que la vie musicale et
la vie privée des musiciens s’y trouvent liées
dans une spirale infernale. Au moment où Smith laisse
dériver son inspiration dans les thèmes les plus
funèbres qui soient, la mère de Tolhurst tombe
gravement malade et les deux amis se plongent dans de longues
discussions et réflexions sur le thème de la mort.
Rien de bien gai comme ambiance. Mais la réalité va
malheureusement rejoindre les projections morbides de
Faith et de son titre emblématique "The Funeral
Party" lorsque Mme Tolhurst décède, quelque mois
après la sortie de l’album...
Depuis le mois de
janvier, Smith fréquente les églises pour cerner
précisément le concept qu’il veut donner
à l’album, et cette influence se ressent directement
sur l’instrumentation des nouveaux morceaux. Il va ainsi
utiliser un son de synthé très religieux lors des
enregistrements, de même qu’un ensemble à cordes
et une flûte.
« J’ai plus de travail à
fournir maintenant que Matthieu a abandonné le
synthé, plus de recherches à faire au niveau du son.
Mais quoi qu’il en soit, personne ne deviendra notre
quatrième membre. Il est quasiment impossible que
quelqu’un intègre The Cure actuellement. Cela
prendrait dix ans pour que quelqu’un soit accepté de
la même façon que nous nous acceptons
nous-mêmes, et nous sommes tous les trois si ouverts
mutuellement que je n’ai aucun regret. C’est comme si
nous étions mariés, d’une certaine
façon. Et c’est sur ce genre d’intensité
que nous construisons nos morceaux.
»
Robert Smith
Les Cure ont une attitude
de plus en plus autarcique et tentent de se suffire à
eux-mêmes. Durant les séances d’enregistrement
de Faith, qui commencent au début du mois de
février dans l’habituel Morgan Studio, Chris Parry est
tenu à l’écart. Le groupe veut approfondir au
maximum ses thèmes d’inspiration et se
déconnecte radicalement du reste du monde. D’ailleurs
cette attitude n’intéresse guère Parry, qui
préfère alors s’occuper des autres groupes
qu’il a signés sur Fiction.
Les Cure poussent
encore plus loin l’isolement en nourrissant un ambitieux
projet de vidéo. L’idée de départ est de
créer un film d’ambiance sur lequel ils entendent
greffer une bande-son, l’ensemble devant être
projeté lors de leurs concerts, en guise de première
partie. Richard Gallup, frêre aîné de Simon,
réalise un court-métrage d’une vingtaine de
minutes dans son garage, avec un éclairage de fortune qui
parvient à peine à impressionner la pellicule. Le
résultat est assez sombre, pour ne pas dire carrément
glauque. Qu’importe, le groupe est décidé
à aller jusqu’au bout de cette démarche, et
coûte que coûte, c’est Carnage Visors
qui leur tiendra lieu de première partie.
« Il y a beaucoup de raisons pour ne
pas avoir de première partie. Sur la dernière
tournée que nous avons faite, nous avons passé des
annonces dans la presse disant que les groupes locaux qui voulaient
jouer avec nous devaient nous envoyer une cassette pour que nous
puissions les choisir. Certains étaient vraiment bons et
ça marchait bien avec eux. Mais le problème est
d’ordre technique, nous ne pouvions pas faire les deux
balances correctement et donc l’une des deux performances
était inaudible pour le public. Et puis nous nous sommes
demandé pourquoi il devait y avoir des choses comme les
premières parties d’un côté et le
groupe-vedette de l’autre, comment justifier que l’un
soit meilleur ? »
Robert Smith
En pleine phase de
détachement du monde qui l’entoure, Smith enregistre
un album fort tourmenté, évoquant un flirt
très prononcé avec le désespoir. Il a
cependant beaucoup de difficultés pour transcender
musicalement sa déprime et son désenchantement. Il
faut aux Cure cinq studios différents pour boucler
Faith, dont l’enregistrement se termine fin
février dans le mythique Abbey Road. En fait Smith a
énormément de mal à coller un son sur ses
délires (consommation d’acide et de speed). Il doit
communiquer à Gallup et à Tolhurst les ambiances
précises qu’il échafaude, ainsi
qu’à Mike Hedges qui l’assiste toujours dans la
production de l’album. Chaque titre est ainsi joué et
enregistré des dizaines de fois avant que Smith soit
satisfait du résultat.
« On jouait les morceaux d’une
façon complètement détachée, comme si
c’était quelqu’un d’autre qui le faisait
et pas nous. Mais chaque fois que je commencais à chanter,
toute l’atmosphère se noircissait. Au bout d’un
moment, on ne faisait plus rien du tout : je ne voulais même
plus chanter. C’était dur, trop dur...
»
Robert Smith
Alors que le chanteur nage
en plein existentialisme lysergique et cafardeux, Parry
s’impatiente. Il devra pourtant attendre début mars et
la fin des séances de mixage pour apprécier un
Faith enfin abouti.
Et le
résultat est loin de lui déplaire. Dès la fin
du mois, Fiction commercialise un 45 tours extrait de
l’album, "Primary". Peut-être une des seules
compositions ‘vivantes’ parmi toutes les autres (avec
"Doubt"), à cause du sentiment de colère et de rage
qu’elle exprime, "Primary" se distingue surtout par son
étonnante structure à deux basses et son rythme
allégé, qui n’est pas sans rappeler les
premières mélodies concoctées par Smith.
D’aucuns croiront d’ailleurs voir dans ce 45 tours un
renouveau pop des Cure, un retour aux racines acidulées qui
firent leurs premiers succès. Mais les guitares
précises de Smith et les roulements
frénétiques de la batterie sont trompeurs.
Après un passage à l’émission Top 0f The
Pops, où le groupe donne une prestation aussi nonchalante et
désenchantée que la première fois, quelques
critiques écharpent soigneusement "Primary" :
« Mon admiration pour Robert Smith
mise à part, je me demande combien de temps les Cure peuvent
continuer de construire leurs chansons sur la même
progression d’accords, avec cette basse montante et cette
batterie figée. Pour l’instant "Primary", leur chanson
la plus rapide, sonne comme leur plus lente passée en
accéléré. »
David
Hepworth
Depuis que Smith a
sciemment lâché le créneau pop pour
créer ses propres mélodies et développer son
propre style, la presse ne passe rien aux Cure. Au contraire. Comme
si on leur reprochait de ne pas décliner "Killing An Arab"
ou "Boys Don’t Cry" à l’infini. C’est
oublier le caractère entêté de Robert Smith,
qui déjà se refuse à sacrifier la moindre
parcelle de son intégrité. Et surtout pas pour les
charts. Leurs 45 tours se placent tout juste dans le Top 50, et
sauf pour Chris Parry peut-être, c’est le dernier des
soucis des Cure.
En attendant la
sortie de Faith, Robert Smith s’attèle
à la composition de la bande sonore du film de Ric Gallup
qui doit assurer leurs premières parties. Après trois
jours de répétitions, il décide
d’enregistrer Carnage Visors en une seule prise.
Aidé d’une boite à rythme, il laisse
dériver ses sons de guitare d’une façon
pratiquement improvisée, démultipliant des boucles
lentes et sourdes, additionnant et répétant des
thèmes qui sonnent comme une prolongation ivre et
perpétuelle de Seventeen Seconds. Après
cette première prise à l’aveuglette - qui dure
le temps que Smith étanche trois bouteilles de vin -, Gallup
complète la bande par quelques lignes de basse et le tout
est fignolé avec quelques touches de synthé, sourdes
et monotones. Pas de paroles, presque pas de mixage : Carnage
Visors est quasiment un instantanné de l’univers
musiconirique de Smith, très proche des ambiances froides et
sombres de Seventeen Seconds. Même si elle
n’apparait que sur la face B de la version cassette de
Faith, cette composition d’une vingtaine de minutes
représente pour Smith la façon la plus directe et la
plus évidente de créer de la musique comme il
l’entend, quelque chose de complètement instinctif
basé sur un sentiment précis, aussi fugace et
impalpable soit-il.
« J’ai toujours essayé
de produire des disques qui soient d’une seule pièce,
qui expriment une certaine atmosphère dans sa
globalité. Pour explorer quelque chose à fond, une
seule chanson ne suffit pas. C’est pourquoi j’ai
toujours aimé les albums de Nick Drake, ou les disques des
Pink Floyd comme Ummagumma. J’aime beaucoup de
musiques qui sont bâties autour de répétitions,
de chants Bénédictins et de mantras Hindhous. Ces
musiques sont construites autour de lents changements, qui
permettent de traiter les choses avec beaucoup de précision.
»
Robert Smith
Il en est ainsi des
compositions de Faith, même si les morceaux sont
abordés sous des angles différents opaques et brumeux
pour "The Holy Hour", "Other Voices" ou encore "The Funeral Party",
avec des ambiances monotones étirées
jusqu’à la rupture ; plus violents et plus agressifs
pour "Primary", "Doubt" et "The Drowning Man". Cette
dernière est par ailleurs une référence
directe à la noyade accidentelle de l’incontournable
inspirateur de Smith, Percy Shelley.
Commercialisé
le 11 avril 81, Faith marque une nouvelle étape
dans l’approche artistique des Cure. Depuis les premiers
enregistrements, Smith a du mal à encaisser le sentiment de
dépossession qu’engendre la délégation
des tâches. Ainsi il s’est mis à la production.
Et il fait appel à Porl Thompson pour la réalisation
des pochettes plutôt que de faire confiance à un
designer inconnu de Polydor. Sitôt impliqué dans le
projet, Thompson quitte l’école d’art
qu’il avait intégrée après son
départ des Easy Cure et monte sa propre boîte de
design, Parched Art.
« J’ai tout de suite
oublié l’école et je m’y suis mis
à fond. Comme pour toutes les pochettes suivantes,
j’ai d’abord attendu que la musique soit
terminée pour commencer à travailler, et
j’allais assister à beaucoup de séances de
répétition et d’enregistrement pour
m’imprégner de l’ambiance.
»
Porl
Thompson
Ayant capté
l’atmosphère sépulcrale de Faith, il
déforme une photographie de l’abbaye où Smith
allait jouer enfant. Le résultat, témoin d’une
indéniable complicité au sein de la
“famille” Cure (qui n’en est qu’à
ses débuts : par la suite vidéos, films, radio
pirate...) et d’une certaine osmose multi-artistique
n’est pas du tout du goût de la maison-mère
Polydor. Parry doit intervenir et mettre en avant les gages
d’indépendance de son label Fiction pour que la
pochette - plutôt lugubre - soit
acceptée.
Musicalement le
contenu n’est guère plus réjouissant.
Dès le premier titre, "The Holy Hour", Smith pose le ton :
atonie sacrée et déprime montée sur
écrin de glace, le tout crénelé par
l’inlassable basse de Simon Gallup. D’emblée le
chant donne une impression de malaise et de douleur réelle,
arrachée d’une gorge écorchée : les
textes de Faith, exsangues et flous, sont bien plus
personnels à Smith que ne l’étaient ceux de
Seventeen Seconds. A l’évocation
éthérée de climats hantés
succède une tentative tortueuse et hachée de
traduction de sensations morbides et schyzophréniques
(speed, LSD, alcool, et L’Age De Raison de J.-P.
Sartre). La fête bat son plein avec "Other Voices", "All Cats
Are Grey" et "The Funeral Party", passage le plus chargé,
intense et brumeux de l’album. Un concentré du concept
pensé pour Faith. Après cela, les trois
titres suivants - "Doubt", "The Drowning Man" et "Faith" - tiennent
pratiquement de la redite.
N’empêche. Smith n’a pas hésité
à mettre à plat ses sentiments et ses
pérégrinations mentales, si torturés
soient-ils, au risque d’essuyer un bide commercial -
apparemment le dernier de ses soucis...
« Nous nous sommes souvent
concentrés sur le côté noir de la nature
humaine. C’est davantage intrigant... au moins dans une
perspective littéraire. Dans la réalité, le
côté sinistre n’est pas aussi intéressant
que ça. Il serait même plutôt
dégueulasse. Mais bon, nous n’écrivons pas sur
la réalité du monde extérieur, nos chansons
n’ont rien à voir avec ça.
»
Robert Smith
La presse anglaise
manifeste cependant très rapidement son point de vue sur la
chose. Smith est comparé à Ian Curtis : on
l’accuse de vouloir refaire le cou(p) du suicidé
céleste. Les critiques ne sont pas tendres, pas touche
à Joy Division.
« N’importe quel
imbécile doté d’un synthétiseur et de
quelques connaissances sur Kafka peut faire la même chose.
»
New Musical
Express
Tout fiel mis à
part, certaines chroniques analysent Faith d’une
manière plus objective. Certes, le côté
mélodramatique et scabreux de l’album est souvent mis
en avant. Certains insistent même beaucoup sur les
qualités anesthésiques qu’ils lui trouvent.
Malgré cela, qui n’est qu’un aspect parmi tant
d’autres de l’oeuvre de Smith, John Gill remarque
l’investissement personnel nécessaire à
l’écoute de Faith. Ecoute active, donc. Qui
le mène exactement là où son concepteur
voulait en venir :
« Vous devriez lire entre les lignes.
La psychologie n’est peut-être plus à la mode,
mais Faith l’utilise comme prétexte, jouant
avec les espoirs et les croyances les plus profonds. Comme Smith le
répète à la fin de la chanson qui donne son
titre à l’album, ‘Il ne reste que la foi’.
Sans elle ils n’auraient pu faire cet album. Ainsi est la vie
et j’en redemande. »
John Gill
Loin de se laisser
décourager par la désapprobation
générale de la presse, les Cure se lancent dans la
tournée promotionnelle de Faith dès le 18
avril, baptisée "The Picture Tour". Cette fois ils mettent
les plus gros moyens à leur service, en louant une sono
identique à celle des Pink Floyd. Pour eux, il s’agit
non seulement d’avoir du matériel fiable, mais
également de pouvoir reproduire sur scène la
puissance des ambiances que le studio leur permettait de
générer.
Cette seconde
tournée internationale programmée par Chris Parry
doit occuper les Cure jusqu’à la fin de
l’année, et les balader de Grande-Bretagne en
Hollande, d’Allemagne en Belgique, d’Amérique du
Nord en France... sans oublier la Nouvelle-Zélande,
l’Australie et le Canada.
Le groupe
écume les salles de concert britanniques
jusqu’à la fin mai, et l’accueil du public est
sans commune mesure avec celui que la presse a
réservé à Faith. Seuls sur
scène chaque soir, les Cure commencent leur spectacle par la
projection du film de Richard Gallup, Carnage Visors. La
bande-son concoctée par Smith est l’entrée en
matière idéale pour leur propre set : un
mélange obscur et minimaliste de chants grégoriens et
de guitares lancinantes mode Hendrix. C’est aussi pour le
groupe une façon de tester la réceptivité de
leur public aux ambiances d’outre-tombe qu’il
s’apprête à distiller. Pour le New Musical
Express, présent aux premiers concerts de la tournée,
Carnage Visors et Faith, même combat
:
« Ce n’est vraiment pas
très bon, juste une série de formes mouvantes
à regarder, pendant que le soundtrack austère de
Smith impose les conditions adéquates à la
performance des Cure qui va suivre.
»
New Musical
Express
Pour la presse, ces
concerts se résument à des ‘Funeral
Party’. Smith ne dément pas. La performance des Cure
se compose dans sa quasi totalité des deux derniers albums,
auxquels ils rajoutent à la demande expresse du public, des
‘classiques’ en guise de rappel : "10:15", "Grinding
Halt", "Killing An Arab". Bien que les titres de Seventeen
Seconds et de Faith permettent au groupe de longues
plages d’improvisation où la répétition
est poussée jusqu’à l’hypnotisme,
où Smith égrène des sons de guitare qui
touchent au conditionnement skinnérien, l’exercice est
plus rude que prévu pour les musiciens.
L’investissement de Smith est déstabilisant tant sur
le plan physique que nerveux, et la répétition
systématique des morceaux de Faith déclenche
à chaque concert la même crise émotionnelle qui
a prédestiné à leur création. Spirale
infernale qui aspire le trio vers les abîmes de la langueur
et du désespoir.
« Pour le public, il n’y avait
aucune échappatoire. Les critiques disaient que les concerts
étaient des cérémonies religieuses, et
c’était vrai. La plupart du temps, je quittais la
scène en pleurs. C’était horrible, mais en
même temps une bonne expérience, étrange et
intense. Nous jouions le plus souvent Faith dans sa
totalité plus quelques titres de Seventeen Seconds,
et parce que nous ressentions si profondément ce que nous
faisions, si quelqu’un hurlait quelque chose, Simon et moi
devenions fous, et nous sautions souvent dans le public pour tirer
les choses au clair. »
Robert Smith
Pour tenir le choc dans
leur voyage au bout de la nuit, les Cure se laissent gaillardement
aller à un remède déjà
éprouvé et dont l’efficacité n’est
plus à démontrer : la boisson. Qu’ils
agrémentent à l’occasion de fêves
psychotropes.
« Je crois pourtant que durant toute
cette période nous avons su garder un certain sens de
l’humour. Mais il restait caché. En un sens,
c’est bien puisque cela nous a permis de jouer avec une
intensité qui sans cela aurait semblé feinte et
fabriquée. Pour le public, nous étions un groupe
dépressif et morbide, en privé nous
n’étions pas du tout comme ça.
»
Robert Smith
Début juin, les
Cure s’attaquent à nouveau au continent
européen. Ils donnent une poignée de concerts en
Hollande, en Belgique et en Suisse (Fribourg, une quarantaine de
personnes pour tout public, Smith chante assis sur le bord de la
scène) avant que les évènements prennent
subitement une tournure dramatique. Juste avant de
s’installer derrière sa batterie à Sittard,
Hollande, Tolhurst apprend le décès de sa
mère. "The Funeral Party" prend alors un sens tout
particulier pour les membres du groupe, qui retournent
précipitemment à Crawley : le titre est joué
lors des funérailles.
A la mi-juillet,
après avoir achevé leur série de concerts dans
le nord de l’Europe, les Cure s’octroient un break, une
petite semaine pour enregistrer leur prochain 45 tours ainsi que
leur première véritable vidéo. Pensée
en dehors de tout concept d’album, "Charlotte Sometimes" voit
l’inspiration de Smith renouer avec un esprit plus pop. Loin
d’avoir la basse lourde et mécanique de ses
dernières exactions, ce morceau possède une
mélodie aussi finement ciselée que les
premières compositions des Cure. Un soupçon plus
torturé quand même. Enregistré en deux jours
dans les nouveaux studios de Mike Hedges, "Charlotte Sometimes"
donne l’impression d’être le siamois
tronçonné de "A Forest", avec ses lignes de basse
sculpturales et ses synthés d’ambiances pouvant servir
de bande-son pour l’Ange Du Bizarre d’Edgar
Poe. La guitare de Smith, plus discrète, agit comme de fins
moulinets au scalpel pour peaufiner l’ensemble. "Splintered
In Her Head", la face B, est de la même veine, avec son
rythme envoûtant d’un cérémonial de
l’étrange et son chant erratique glissant tout droit
d’une chambre d’écho pleine d’huile.
Dernière collaboration du groupe avec le producteur Mike
Hedges, ce 45 tours est une bouffée d’oxygène
dans le marathon infernal des Cure.
« Ces titres correspondent à
une période qui a été très dure pour le
groupe et spécialement pour moi. Pour la première
fois, je me suis rendu compte que le groupe avait en lui la
possiblité et le pouvoir de faire quelque chose de
très sérieux. Je sentais que les gens qui venaient
alors à nos concerts étaient tellement engagés
dans notre musique qu’ils auraient pu se tuer pour nous. Le
public voulait voir en moi un nouveau Ian Curtis.
C’était très extrême.
»
Robert Smith
Coup d’essai pour
les Cure au niveau de la maîtrise visuelle, la vidéo
de "Charlotte Sometimes", tournée dans un asile
psychiatrique abandonné, ne leur donne aucune satisfaction.
Les images ne reflètent guère leur conception et leur
approche musicale. Du côté de leur identité de
groupe par contre, les choses se précisent peu à peu.
Sous l’influence de Gallup, indéniablement, et de son
goût prononcé pour les vêtements noirs et la
tignasse savamment négligée. Et Smith commence
à laisser son trauma déteindre sur son look en
arborant quelques discrètes touches de maquillage. Sens de
la théâtralité qui débute avec la
seconde tournée américaine du groupe, en juillet 81,
et qui verra son apogée lors de la période
Pornography.
Cette tournée
aux Etats-Unis se déroule dans le même esprit que les
premiers concerts du Picture Tour, alternance de tension nerveuse
et de relâchement alcoolisé. Les choses empirent
lorsque les Cure traversent le Pacifique. Leur public
néo-zélandais et australien, décidément
réfractaire à leur tangente cold-wave, leur
réclament "Fire In Cairo" ou "10:15" d’une
façon plutôt appuyée. Smith, Gallup et Tolhurst
en sont exaspérés. Mais c’est au Canada
qu’ils touchent le fond, où des spectateurs
interrompent régulièrement leurs concerts pour leur
demander de jouer du Chuck Berry, par exemple.
Début
septembre, après deux semaines de repos, le Picture Tour
entame la partie française de son itinéraire. A la
même période, Chris Parry commercialise aux Etats-Unis
le double-album Happily Ever After, qui contient les deux
derniers opus des Cure.
Bien que le groupe
ait conquis un public de fidèles en France, leurs concerts
sont toujours aussi mouvementés et éreintants. Sauter
dans la foule lorsque celle-ci manifeste sa désapprobation
est devenue une habitude, pratiquement un jeu entre Gallup et Smith
qui de concert jettent leurs instruments au sol, s’en vont en
découdre avec les spectateurs, avant de remonter à
nouveau sur scène comme si de rien
n’était.
« Je ne me rappelle pas vraiment la
plupart de ces concerts. J’étais dans cette phase de
folie dépressive qui allait aboutir à
Pornography. J’avais besoin d’un break - trop
de tout aucun répit. De toute façon je n’avais
aucun contrôle sur ce que je faisais. Nous étions
tenus de faire de gros concerts, avec la sono,
l’équipement pour le film, tous ces jeux de
lumière et pratiquement pas d’argent en retour, nous
étions obligés de jouer toutes les nuits.
C’était encore une des stratégies de Bill...
»
Robert Smith
La tournée
française prend fin le 17 octobre. Les Cure prennent un mois
pour tirer les leçons de cette seconde tournée
internationale. Apparemment, le concept Carnage Visors
n’a pas fait ses preuves : dès le 25 novembre, le
groupe se lance dans une tournée anglaise avec And Also The
Trees et le duo 1313 en première partie. Cette série
de concerts a pour conséquence directe de rapprocher encore
plus Smith et Severin, qui joue dans 1313 avec Lydia Lunch.
D’où conflits à l’intérieur des
Cure, les deux autres membres jalousant l’amitié que
Smith porte au bassiste des Banshees...
La tournée se
clôt le 3 décembre, et le chanteur des Cure se plonge
aussitôt dans la composition de nouveaux morceaux.
Pornography est parti pour être bâti sur les
ruines de Faith...
Cependant que Smith
s’absorbe dans ses travaux d’exorciste, Parry
émet des réserves sur la capacité des Cure
à tenir un tel rythme :
« Je pense que Faith est un
album superbe, réduit à l’essentiel et
très stylé, éthéré, mais il a
demandé de tels efforts pour être
créé... Vous savez, les drogues étaient
là, la demande du public était là, les paroles
étaient écrites à même le sol du
studio... Je pouvais deviner qu’ils n’allaient pas
tenir longtemps comme ça.
»
Chris Parry
Sébastien
Raizer extrait de l'ouvrage La
Thérapie de Robert Smith
(Editions du Camion Blanc, 1993, Pages 49 à 60
)