Genre : Rock
alternatif USA
Note : ****
Les trois
individus de Low souffriraient-ils de carences en vitamines C ?
Qu’on en juge par Long Division et ses douze
chansons conduites à l’allure d’un koala
ankylosé. Comme leur précédent I Could
Live In Hope, Low distille toujours avec autant de
facilité une musique atmosphérique sombre et pesante
invitant à l’introspection. Enoncé tel quel, le
spleen de ces américains ne pourrait susciter qu’un
ennui profond, voire même rappeler les mauvais souvenirs
d’une certaine scène cold wave des années 80.
Pourtant, pas l’ombre d’une messe néogothique
à Duluth (Minnesota), - ville d’origine du trio -,
mais des séminaires new age par dizaines, où
les mots de passe (Eno, 4AD) s’échangent entre les
fidèles. D’où ces accords de guitare aux
tonalités mineures, ce souffle rythmique minimal, sorte de
métronome en coton réglé sur l’horloge
du temps qui passe, qui accompagnent un chant troublant et
androgyne, planant, tel un ange triste, tout au long de
l’album. Voilà tout l’univers de Low, champion
du monde de la lenteur sur disque, prêt pour le Guiness book
des records. Attention cependant à ne pas confondre
relaxation et cure de sommeil : certains titres donnent
l’impression de regarder passer les nuages.
N’empêche, les orphelins de This Mortal Coil comme les
fans de Red House Painters trouveront ici de nombreuses raisons de
s’enthousiasmer. Les autres passeront directement à la
chronique suivante.
Hervé
Crespy dans magic! n°3 de juillet/août
1995
© 1995 magic.
Tous droits réservés.
Epoque propice à laisser les âmes sombrer dans les
syrtes doucereux de la mélancolie, l’été
amène toujours, dans sa cargaison de futurs souvenirs de
vacances, une poignée d’albums pop à la
suavité modulable. Ils traumatiseront les uns et laisseront
les autres de sable, sans qu’il ne soit jamais question de
qualité musicale intrinsèque. Mais plutôt
d’humeur, de perception. Et la bio, qui
s’évertue à faire passer ces enfants du Bon
Dieu pour des canards déraisonnablement sauvages, ne dupe
personne. Les trois Américains de Low, héritiers
naturels de John Cale, Eno, voire Joy Division, passablement
envoûtés par le Velvet Underground et ses
atmosphères variqueuses et minimalistes, s’inscrivent
en plein dans la tradition de ces groupes pop voués à
eux-mêmes, à leur propre culte. Et puis succomber
à leur charme indéniable ne peut se faire que de
manière fortuite. Seul le fruit du hasard, une
anicroche-coeur ou une météo défavorable
peuvent inciter à se perdre dans les arpèges de
“Below And Above”, “Stay”
ou “Alone”. Alors si la déveine vous
fait de l’oeil, si le vide de la boîte aux lettres vous
ravage tout à fait, ou si, tout simplement, vous aimez
Jersey sous la pluie, “Long Division” vous
séduira probablement. Pour les autres... il y a tout le
reste.
Jérôme Soligny dans
Rock & Folk n°337 de septembre
1995
© 1995 Rock & Folk. Tous
droits réservés.
Depuis
un an et la fascinante torpeur de l'album I Could Live In
Hope , Low fait partie
de notre quotidien sonore. Groupuscule d'intérieur, ces
Américains dérangés s'interdisent pourtant sur
leur nouvel album, Long Division
, tout confort new-age, privilégiant avec une
impressionnante rigueur la violence rentrée et la douceur
des formes à la brutalité de l'époque. Visite
aux bougies chez trois musiciens et leur invité fondamental
: le silence.
"Je sais
que nous passons pour un groupe mystérieux. Nous sommes
pourtant des gens normaux, nous ne cherchons pas
spécialement à nous dissimuler. Mimi Parker et moi
sommes mariés depuis cinq ans. Il y a deux ans, nous avons
décidé de créer Low avec le bassiste John
Nichols, pour le simple plaisir de jouer ce que nous aimons : des
chansons calmes et lentes. Cinq mois seulement après nos
premiers travaux, nous avons envoyé des cassettes à
notre futur producteur, Kramer. Tout a été
incroyablement vite : nous avons enregistré notre premier
album I Could Live In Hope dans la foulée. J'avais eu
jusqu'alors beaucoup d'expériences musicales, puisque j'ai
commencé à jouer de la guitare à 14 ans. Mais
je faisais partie de groupes plutôt noisy, où chacun
avait pour but de jouer toujours plus vite, toujours plus fort. Au
fond de moi, je savais que j'attendais tout autre chose de la
musique. Avec Low, j'ai atteint cet objectif : le groupe arrive au
bout d'un processus psychologique et musical qui devrait nous
ouvrir de nouveaux horizons, nous apprendre d'autres choses sur
nous-mêmes que nous ne soupçonnions pas." Alan
Sparhawk, le chanteur-guitariste de Low, s'exprime posément,
avec la diction tranchée et les mots bien
étayés d'un sain d'esprit que l'on aurait trop vite
pris pour un illuminé. Il est vrai qu'il y a un an l'album
I Could Live In Hope traversant l'Atlantique pour venir
nous glacer discrètement l'échine, avait
débarqué par ici en même temps qu'une vague de
déglingués des synapses et de grands malades du
coeur, d'une colonie de brasseurs musicaux et de pisse-douleur dont
l'Amérique est devenue peu à peu l'effarant berceau.
Facile, dans ce contexte, de contraindre Low au port de l'entonnoir
: à sa manière, il semblait participer à la
fascinante perte de raison d'un pays qui, écouté
d'ici, ressemble de plus en plus à une terre d'asile de
fous. Aujourd'hui, on n'accordera pas forcément au trio de
Duluth, Minnesota, tous les gages d'une bonne santé mentale.
Mais on mesure mieux combien son anormalité était
inédite, buissonnière, moins toquée que
dévorée par une idée fixe. Entre les bouquets
de névrose d'un Smog et les gerbes de démence d'un
Beck, Low proposait une musique avide de
sérénité, quasi végétative,
semblable à ces algues qui s'étendent à la
surface des eaux dormantes comme une chevelure de noyée.
Torpeur pulsative, guitares à bas régime, basse
rampante, batterie à plat, halos de
réverbération : ce groupe aurait dû s'appeler
Slow. Chez lui, on aura cherché en vain un mouvement
d'humeur, une détente nerveuse, une détonation:
à aucun moment il n'aura déclenché
d'explosion. On aura attendu en vain qu'un message, même
incohérent, même boiteux, s'évade de ses
lèvres: mais Low ne racontait rien, ou si peu, un mince
tissu de non-dits, de salive ravalée, de sous-entendus
passés en sous-main. L'escargot Low ne sortait guère
de sa coquille, sa musique se taisait, taciturne et figée,
en pleine hypothermie.
Il aura donc fallu
attendre. Quelques semaines, quelques écoutes. Ce fut un
agréable réapprentissage de la patience. L'occasion
de constater que Low avait bien mieux à offrir qu'une
musique dont le coeur semblait battre derrière une porte
fermée à double tour. Certes, I Could Live In
Hope ne fonctionnera jamais à l'énergie solaire
: un an après, on lui trouve toujours la main froide et le
visage fermé. Mais il est devenu l'un de ces amis sûrs
et peu causants, au débit rare, lent et limpide, avec qui il
est inutile de remplir fébrilement les blancs de la
conversation. Car précisément, au fil des
écoutes, la musique de Low s'est
révélée ainsi, plus blanche que noire, plus
épurée que massive. Moins autiste que pensive, moins
murée dans son silence qu'absorbée par son travail de
concentration, elle cherche à faire le vide en se
ménageant des espaces, à trouver le calme en prenant
son temps. On avait d'abord craint l'étouffement : ces trois
marchands de sable mouvant, armés de leur oreiller musical,
semblaient bien décidés à nous asphyxier. En
fait, ils élargissent peu à peu notre horizon,
aèrent notre espace vital. Pas de quoi repousser au loin les
murs de nos chambres ni le front pionnier de nos
discothèques. Mais cette musique démultipliée,
décomposée, porte le sceau d'une calme
persévérance : celle de trois âmes
engagées dans la conquête d'une liberté
désirable et fuyante - se sentir vivre, se sentir entier, ne
serait-ce que le temps d'un disque.
"Nous ne sommes
pas du genre lambin, à nous traîner toute la
journée en regardant nos pompes. Nous vivons normalement.
Personnellement, j'aurais même plutôt tendance à
être un type hyperactif toujours en train de bouger, de
parler. A tel point que je me fatigue un peu. Je me raisonne, je me
morigène. J'aimerais être plus calme, plus
posé, plus réfléchi, comme notre musique :
elle est exactement ce à quoi j'aspire. Elle est
l'expression d'un autre versant de ma personnalité, plus
sombre, plus tourmenté, mais qui aspire à la paix. Il
faut en passer par là, explorer des recoins un peu obscurs
pour atteindre une certaine sérénité. C'est
pour cela que notre musique est moins triste que sérieuse,
moins désespérée que grave. J'aimerais
tellement avoir tout le temps le contrôle de moi-même,
cela me libérerait de tant de mes défauts
..."
Aux molles
promesses de relaxation du new-age, Low opposerait donc une sorte
d'introspection à la fois douce et exigeante. Il s'agit bien
moins ici de se détendre au son de musiques quiètes
que de descendre lentement au fond d'une mine de sentiments
cachés, sans espoir de retour et avec risques de coups de
grisou. En entrant dans Low, on rechercherait moins une
évasion qu'une invasion, une prise de possession de soi, de
ses territoires les plus reculés, les plus
réfractaires. Voyage intérieur éprouvant, que
les musiciens de Low mènent la respiration presque
coupée et l'esprit tendu. " Je ne sais pas si les gens
se rendent compte combien il est difficile de jouer tranquillement,
en prenant son temps. Jouer lentement, en veilleuse, est une
véritable bagarre avec soi-même, épuisante.
Parce qu'il faut aller au plus profond de soi, parce qu'il faut
faire preuve de discipline, de concentration, et qu'une personne
comme moi en a besoin pour se contrôler. Toute la violence
contenue, rentrée, de notre musique vient de là. Je
ressors souvent complètement épuisé des
répétitions, des séances d'enregistrement ou
des concerts. Mais ce n'est rien en comparaison du bien-être
que procure l'écriture d'une chanson. Nous n'avons jamais eu
comme parti pris de donner dans le lugubre. Au contraire, tout est
plus clair plus pur : les sons, les mots, les sensations. Rien ne
peut nous échapper il n'y a plus rien de caché, plus
rien d'enfoui. Balancer la sauce à la Slayer, à la
Pearl Jam, se carapacer sous le bruit, ce ne sera jamais notre job.
"
Avec le nouvel
album, Long Division , l'impression se confirme: Low s'est
bien inventé un langage - vocabulaire restreint, parole
économe - et une gestuelle - ralentie, précise. Il
s'est approprié un monde à la rudesse harmonieuse et
aux lignes pures. Il y campe avec une constance qui ne tient
guère du confort. Dans ces douze chansons, il s'astreint
d'ailleurs à un nouveau resserrement sonore, temporel et
sémantique : moins d'effets, moins de longueurs, deux ou
trois choses à dire. Plus que jamais, le silence est
là, quatrième musicien anonyme oeuvrant dans l'ombre,
apprivoisé mais à l'affût, prêt à
prendre le pouvoir. On l'entend se faufiler entre les instruments
dans Shame ou Stay . On l'entend suivre à
la trace le parcours de ces chansons qui tournent en boucle, en
rond, en spirale, et dont il assouplit la lancinance naturelle. Pas
si courant qu'un groupe s'acharne ainsi à tracer la
même voie, à garder la même voix, avec autant de
soin, de vigilance. "Il existe sans doute un code musical qui
nous est propre. Nous essayons de l'améliorer, de
l'infléchir lentement. Mais globalement nous nous y tenons,
nous restons dans les mêmes limites : le trio
guitare-basse-batterie, les tempos lents, notre technique musicale
assez moyenne. Il faut faire avec ce que nous avons, inutile d'en
rajouter. Nous verrons assez tôt s'il est besoin d'incorporer
de nouveaux instruments. J'imagine que nous sommes dans la
situation d'un peintre qui n'utiliserait que le noir et blanc : on
a beau savoir qu'il existe un éventail infini de couleurs,
si le noir et blanc permet d'aller au bout de ce que l'on veut
exprimer, autant en rester là et aller jusqu'au bout de la
démarche. C'est sans doute dans le même esprit que
j'écris des textes de plus en plus concis, de plus en plus
directs : quelques lignes me suffisent pour aller droit au but. Je
ne comprends pas, ensuite, que l'on puisse nous décrire
comme des désespérés chroniques. Nous
n'écrivons pas de chansons pour suicidaires.
Personnellement, je m'interroge plus que je ne me morfonds. Je me
demande pourquoi certains sentiments sont compliqués,
pourquoi certaines situations paraissent insurmontables. La musique
de Low me permet d'éclaircir ces choses-là au lieu de
m'y enfoncer. Lorsque les concerts se passent sans accroc, je vis
des moments d'une grande intensité. J'ai l'impression de
devenir enfin un type bien. "
Richard Robert
dans Les
Inrockuptibles n°18 du 12 juillet 1995
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