Low : Christmas (1999)  posté le samedi 06 mai 2006 10:28

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Low : Christmas  (1999)
Genre  :  Rock alternatif USA
Note :  ****

En guise de cadeau de fin d'année, Low nous propose un album confidentiel, sorti en catimini, et qui, en huit chansons, offre un panorama plutôt fidèle de ces ambiances un peu délétères, un peu tristes, souvent gaies, qui entourent la période des fêtes. Dans l'esprit de leur 45 tours de Noël édité l'an dernier, et dont on retrouve ici les deux morceaux, ce disque est fait de compositions originales et de quelques reprises, dont les inévitables Little Drummer Boy , comme par hasard le morceau le plus faible de l'album, et Silent Night , vieille scie que Low transforme en apex minimaliste d'une rare élégance. Mais ce sont les compositions originales du groupe qui font toute la force de cet album : cinq morceaux qui sont autant de futurs classiques de Noël, de futurs classiques tout court... Low réinvente la mélodie religieuse, l'errance des rois-mages, la messe de minuit et, surtout, le surréalisme sublime des fins d'année hésitant entre glauquerie complaisante et grandiloquence maniérée. Qu'on ne se moque pas, chez Low, la dinde est toujours maigre et c'est cela qu'on aime. Ce disque est déjà un classique et des morceaux comme Long Way Around The Sea ou Blue Christmas resteront sur la platine bien après la fin d'année. Low signe ainsi le meilleur album de Noël depuis celui de Phil Spector, pas moins.

Joseph Ghosn dans magic! n°37 de janvier 2000
© 2000 magic. Tous droits réservés.



En 2003, j'ai décidé que j'étais grand. Ainsi, en décembre, plutôt que d'assouvir l'envie régressive (quoique agréable) d'acheter un calendrier de l'avent, j'ai fait la découverte de l'album de Noël de Low, sobrement et simplement intitulé Christmas.
Peut-on encore être surpris par ce fabuleux groupe américain ? Assez peu. Même si leur dernier disque, Trust, les révélait plus bruitistes et autistes qu'à l'accoutumé, le son de Low est très vite identifiable : des morceaux lents, en bon trio héritiers du mouvement slowcore, une tristesse et un sens de l'abandon palpable, et des harmonies vocales féminines ou masculine belles à tirer quelques larmes. Et surtout, ce qui fait toute la profondeur de ce groupe est leur sens du sacré, une gravité posée mais jamais pédante, tel un chant d'église au ralenti.
Et tous ces éléments se retrouvent sur cet album. Si jamais quelqu'un a l'idée de passer ce disque pour le repas du réveillon, le groupe a commencé par une chanson pop, joyeuse et entrainante (à leur échelle s'entend), "Just Like Christmas", bruit de grelot des rennes du père Noël formant la rythmique. Après, les choses se gâtent pour les convives, qui quittent la table avant même d'avoir déballé leurs cadeaux, due à l'écoute d'une chanson aussi lente et glacée que "Long Way Around The Sea". Puis première reprise de l'album, ce qui tombe fort à propos, le groupe s'étant toujours tiré merveilleusement bien de chacun de ces exercices, reprenant aussi bien Pink Floyd que The Smith, avec un crochet par Joy Division. Pour Noël, le groupe revisite ce qui doit être des classiques de Noël (je ne suis point un spécialiste) : un "Little Drummer Boy" minimaliste, "Blue Christmas" tout en langueur, tandis que "Silent Night" (cf. Douce Nuit) est chanté à deux voix avec une ferveur rare, à l'aide d'une seule guitare acoustique, une des plus jolies berceuses neurasthéniques que j'ai entendues. Que dire des autres titres, eux originaux : "If You Were Born Today" semble l'écho d'une tempête lointaine, tension et ascétisme de rigueur, tandis que la neige arrête momentanément de tomber sur "Taking Down The Tree", découvrant un soleil pâle, avant une nuit noir et blanche avec "One Special Gift". Est ce de l'humour de leur part, mais il est vrai que cet album de Noël n'est pas de ceux que l'on offrirait à n'importe qui.
Un journaliste, à la sortie de cet album, en 1999, lui avait décerné le titre de meilleur album de Noël de tous les temps. N'étant pas un connaisseur, je me contenterai de dire qu'il est de ces albums que l'on chérit secrètement, l'écoutant avec parcimonie. Une prévision : pour décembre prochain, c'est décidé, je découvre celui mythique de Phil Spector.

Franck sur liabilitywebzine.com  le 20 février 2004

© liability. Tous droits réservés.


Noël, l'enfer : ses rues glaciales et déboussolées, remplis de Terriens aux mains tenant des sacs lourds, et ces enfants qui courent de rayon en rayon, je ne me promène plus sur Terre durant cette période. Notez, ma position de star occidentale durant cette période devrait me remplir de joie. Mais voilà, je suis certes incontournable, mais personne ne m'a jamais VRAIMENT vu.

L'enfer donc. Mais pas tout le temps.

En 1999, alors que mes petits amis chantaient encore et toujours les mêmes chansons depuis une éternité, quelqu'un eut la bonne idée de vouloir ce disque de Low pour Noël. Et lorsque j'ai appuyé sur la touche play, ce que j'y ai entendu fût divin. Cette lenteur qui collait parfaitement à la saison, ces murmures comme autant de voix d'enfants, c'est simple, je n'avais pas connu un tel bonheur depuis le début début du siècle quand Coca-Cola m'avait offert de nouveaux habits.

Alors moi aussi, doucement, lentement, j'ai commencé à écouter les autres disques de Low, et je n'ai jamais été déçu. Tout le charme de ce Christmas y était répandu : la lente hypnose de Little Drummer Boy (utilisé plus tard par GAP pour une de ses publicités), le folk apaisé et ses mélodies à deux voix comme sur Long Way Around the Sea, la tristesse d'If You Were Born Today. C'est bien simple, ce disque est fait pour les enfants de 7 à 77 ans, et serait capable de me faire croire en un monde meilleur.

Bon allez, c'est pas tout ça, j'ai quelques millions d'enfants qui m'attendent...

Arnaud G. sur mille-feuille.fr le 22 décembre 2004
© 2004 millefeuille. Tous droits réservés.

lien permanent

Low : Secret Name (1999)  posté le vendredi 05 mai 2006 21:26

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Low :  Secret Name  (1999)

Genre  :  Rock alternatif USA
Note :  ****




Surtout, ne pas vous fier aux fleurs qui ornent joliment la pochette du sixième album de Low. Car sous la bannière étiolée de l'Amérique mélancolique, le trio de Duluth (Minnesota) nous gratifie encore de la même poignée de chansons cafardeuses et apathiques. Pourtant, allez savoir pourquoi, on y revient sans cesse. Malgré des guitares en lambeaux une basse en veilleuse, une batterie au ralenti et deux voix navrées, Low suscite toujours la même addiction. Dans ce bas (low, en anglais) monde de brutes, quelques minutes de torpeur sont toujours les bienvenues. D'autant que, contrairement aux apparences, cette musique est "moins triste que sérieuse, moins désespérée que grave" dixit Alan Sparhawk, le chanteur-guitariste de Low.  Magnifiquement mises en abyme par la production de Steve Albini, des chansons aussi splendides que Starfire, Two-Step, Missouri, Immune - assombrie d'une section de cordes - ou Will The Night , forment une extraordinaire ode à la lenteur, bande-son idéale à une journée de la paresse que ce groupe donne furieusement envie d'instituer.

Franck Vergeade dans magic! n°30 de mai 1999
© 1999 magic. Tous droits réservés.

lien permanent

Low : Songs For A Dead Pilot E-P (1997)  posté le vendredi 05 mai 2006 21:24

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Low :  Songs For A Dead Pilot E-P  (1997)

Genre  :  Rock alternatif USA
Note :  ****




Avec la matière dont sont faits les rêves, ce disque a été enregistré. Une plaine glacée d’où émergent quelques rares arbres illustre la pochette de l’album. Le quatrième pour Low, le premier pour le label Kranky. On ne change pas une équipe qui perd. Les disques de Low se vendent au compte-goutte mais chaque acheteur en revient heureux. Chaque instrument utilise le minimum de notes nécessaires à l’atmosphère du morceau. La lenteur n’est qu’apparente. A l’intérieur, les sentiments bouillonnent. Aussi minimaliste et belle que la musique de Gorecki, il vous faudra de l’attention, beaucoup d’attention. Mais quel bonheur lorsqu’elle vous prend en otage, à l’image du très long Born By The Wires, où les dernières minutes du morceau sont uniquement composées d’un seul accord de guitare égréné comme un mantra vous délivrant un apaisement ultime. La musique de Low est difficile d’accès sous une apparente facilité mélodique. Durant deux morceaux, un trio à cordes suspend la mélodie tandis que, plus tard, l’apparition d’un orgue accentue l’aspect glacé des choses. Au fur et à mesure des albums, Low semble se rapprocher de l’abstraction absolue. Jusqu’au-boutiste de l’insondable, ils persévèrent en se moquant de l’éphémère gloire indie pour mieux se bâtir une carrière exemplaire.

Philippe Morrison dans magic! n°21 de juillet-août 1998
© 1998 magic. Tous droits réservés.




Songs for a dead pilot. Le mort, c'est le pilote automatique, le triste sire qui avait conduit le précédent album de Low d'une traite, sur une trajectoire unique et morne, à l'issue incertaine. A l'heure de son quatrième album, Low a repris les commandes de son vaisseau plein de fantômes et donne un coup de pied au cul-de-sac. Le groupe fait toujours une gueule d'enterrement, mais sa musique n'a plus la désespérante apparence du marbre. A nouveau, il faut se méfier de Low qui dort. Expérience intéressante pour un amateur de musique extrême : s'enfermer dans un clocher d'église au moment du tocsin. Ou, plus simple à mettre en oeuvre, écouter très fort Born by the wires de Low : treize minutes pendant lesquelles le groupe envoie des ondes sonores à travers une épaisse chape de brouillard. Musique autiste, diffractée, enferrée dans un monde où le son et la lumière se déplacent à 2 à l'heure. Comme d'autres qui, les yeux fermés, cherchent à retenir leur respiration le plus longtemps possible pour voir les étoiles danser devant leurs paupières, Low tient la note et parvient à rendre la monotonie captivante. Dans ce monde de l'amenuisé, du silence sculpté au stylet, le moindre écart de conduite ­ une corde de basse qui vibre, des dents qui grincent ­ fait l'effet d'une déflagration. Au milieu de Born by the wires, Low rejoint The For Carnation, autre groupe mystérieux, pour écrire la bande originale de westerns métaphysiques, de scènes de duels où les cowboys ne dégainent jamais :­ on dirait une adaptation de L'Homme à l'harmonica, mais sans harmonica. La grisaille de Low est pleine de nuances, de reliefs et de variations de température ­ du frisquet au polaire. Quand le groupe laisse ouverte la porte de son réfrigérateur, il chante une vraie belle chanson (Be there) comme le dernier des Mohicans reprendrait une ballade du Velvet Underground :­ avec un tambour. Plus loin (Landlord), le groupe porte sa tristesse comme un vêtement léger aux lignes sobres, coupé dans le linceul de l'homme-pierre Bill Callahan, l'homme des brouillards de Smog. C'est comme ça qu'on aime le rock mélancolique, quand les groupes ont fait la paix avec leur neurasthénie, quand le malheur des uns fait le bonheur des mêmes.

Stéphane Deschamps dans Les Inrockuptibles N°128 du 26 novembre 1997
© 1997 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

lien permanent

Low : The Curtain Hits The Cast (1996)  posté le vendredi 05 mai 2006 21:20

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Low : The Curtain Hits The Cast  (1996)

Genre  :  Rock alternatif USA
Note :  ***




On s'était quelque peu douté à l'écoute de leur ténébreux premier album, I Could Live In Hope , que les trois individus de Low avait trouvé une formule, ou plutôt une passerelle musicale commode entre deux genres et qu'ils n'allaient pas la lâcher de sitôt. Cette rencontre entre un rock américain anesthésié et les ambiances tamisées du label 4AD ne pouvait laisser de glace les aficionados d'une certaine esthétique musicale, où souvent la forme (ici lenteur d'exécution, voix diaphane) possède plus de valeur que le fond. Une impression confirmée par The Curtain Hits The Cast, troisième album d'un groupe ayant définitivement largué les amarres. Méfiance. Low, groupe le plus lent du monde, est en passe de devenir le groupe le plus ch***t du monde, un valium musical sans aucune vertu thérapeutique, à en juger par ces trop longues digressions où le trio tourne en rond au-dessus de nos têtes. De ce paysage à la beauté dévastée, Low infuse parfois quelques rayons d'un soleil diffus où certains titres peuvent s'accrocher à votre mémoire auditive, essentiellement grâce à la voix de Mimi Parker (This Mortal Coil à côté, c'est Courtney Love). Mais à trop vouloir délayer une musique cotonneuse et sans chair, le groupe n'arrive à susciter qu'un ennui profond, avec un disque aussi morne qu'une méthode de relaxation new age.

Hervé Crespy dans magic! n°10 de septembre/octobre 1996
© 1996 magic. Tous droits réservés.




Vingt ans après les sprints dit punk, l'Amérique joue donc à qui ira le moins vite. Avec Idaho et Acetone, Low a un temps brillamment occupé le podium dans l'épreuve du lancer de disque ralenti. Avant d'ouvrir les portes de la perception, Low commence toujours par celle, plus austère, du frigo. Après une vingtaine d'écoutes, le charme éprouvé et unique de Low - une note par solo de guitare, un accord par chanson, une chanson par album, depuis trois albums - opère enfin : on se retrouve subitement avec la tête un peu vide et les jambes engourdies. Problème : pour des effets similaires, Spain offre en prime des chansons magnifiques. Car ici, c'est la chanson qui fait défaut, vague bribe de mélodie flottant à la surface d'un bouillon clair et indéfiniment réchauffé depuis un remarquable premier album. Pourtant, il s'en trouvera sans doute - étudiants en lettres redoublants, nostalgiques des pires heures de la new-wave , ignares des fruits sombres et vénéneux de Movietone pour se sentir pousser des ailes (de corbeau ?) à l'écoute de Low, pour se laisser bercer (berner ?) encore une fois par cette musique qui dérive indolemment de la new-wave au new-age. Selon son humeur et son cursus, l'auditeur de The Curtain Hits The Cast aura donc l'impression de marcher sur la lune, ou sur un vieux chewing-gum.

Stéphane Deschamps dans Les Inrockuptibles N°70 du 11 septembre 1996
© 1996 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés.

lien permanent

Low : Long Division (1995)  posté le vendredi 05 mai 2006 21:15

Blog de cocosuodo : ~~ lost songs and other blues ~~ les archives rock, Low : Long Division  (1995)

Genre  :  Rock alternatif USA
Note :  ****




Les trois individus de Low souffriraient-ils de carences en vitamines C ? Qu’on en juge par Long Division et ses douze chansons conduites à l’allure d’un koala ankylosé. Comme leur précédent I Could Live In Hope, Low distille toujours avec autant de facilité une musique atmosphérique sombre et pesante invitant à l’introspection. Enoncé tel quel, le spleen de ces américains ne pourrait susciter qu’un ennui profond, voire même rappeler les mauvais souvenirs d’une certaine scène cold wave des années 80. Pourtant, pas l’ombre d’une messe néogothique à Duluth (Minnesota), - ville d’origine du trio -, mais des séminaires new age par dizaines, où les mots de passe (Eno, 4AD) s’échangent entre les fidèles. D’où ces accords de guitare aux tonalités mineures, ce souffle rythmique minimal, sorte de métronome en coton réglé sur l’horloge du temps qui passe, qui accompagnent un chant troublant et androgyne, planant, tel un ange triste, tout au long de l’album. Voilà tout l’univers de Low, champion du monde de la lenteur sur disque, prêt pour le Guiness book des records. Attention cependant à ne pas confondre relaxation et cure de sommeil : certains titres donnent l’impression de regarder passer les nuages. N’empêche, les orphelins de This Mortal Coil comme les fans de Red House Painters trouveront ici de nombreuses raisons de s’enthousiasmer. Les autres passeront directement à la chronique suivante.

Hervé Crespy dans magic! n°3 de juillet/août 1995
© 1995 magic. Tous droits réservés.




Epoque propice à laisser les âmes sombrer dans les syrtes doucereux de la mélancolie, l’été amène toujours, dans sa cargaison de futurs souvenirs de vacances, une poignée d’albums pop à la suavité modulable. Ils traumatiseront les uns et laisseront les autres de sable, sans qu’il ne soit jamais question de qualité musicale intrinsèque. Mais plutôt d’humeur, de perception. Et la bio, qui s’évertue à faire passer ces enfants du Bon Dieu pour des canards déraisonnablement sauvages, ne dupe personne. Les trois Américains de Low, héritiers naturels de John Cale, Eno, voire Joy Division, passablement envoûtés par le Velvet Underground et ses atmosphères variqueuses et minimalistes, s’inscrivent en plein dans la tradition de ces groupes pop voués à eux-mêmes, à leur propre culte. Et puis succomber à leur charme indéniable ne peut se faire que de manière fortuite. Seul le fruit du hasard, une anicroche-coeur ou une météo défavorable peuvent inciter à se perdre dans les arpèges de “Below And Above”, “Stay” ou “Alone”. Alors si la déveine vous fait de l’oeil, si le vide de la boîte aux lettres vous ravage tout à fait, ou si, tout simplement, vous aimez Jersey sous la pluie, “Long Division” vous séduira probablement. Pour les autres... il y a tout le reste.  

Jérôme Soligny dans Rock & Folk n°337 de septembre 1995
© 1995 Rock & Folk. Tous droits réservés.




Depuis un an et la fascinante torpeur de l'album I Could Live In Hope , Low fait partie de notre quotidien sonore. Groupuscule d'intérieur, ces Américains dérangés s'interdisent pourtant sur leur nouvel album, Long Division , tout confort new-age, privilégiant avec une impressionnante rigueur la violence rentrée et la douceur des formes à la brutalité de l'époque. Visite aux bougies chez trois musiciens et leur invité fondamental : le silence.

"Je sais que nous passons pour un groupe mystérieux. Nous sommes pourtant des gens normaux, nous ne cherchons pas spécialement à nous dissimuler. Mimi Parker et moi sommes mariés depuis cinq ans. Il y a deux ans, nous avons décidé de créer Low avec le bassiste John Nichols, pour le simple plaisir de jouer ce que nous aimons : des chansons calmes et lentes. Cinq mois seulement après nos premiers travaux, nous avons envoyé des cassettes à notre futur producteur, Kramer. Tout a été incroyablement vite : nous avons enregistré notre premier album I Could Live In Hope dans la foulée. J'avais eu jusqu'alors beaucoup d'expériences musicales, puisque j'ai commencé à jouer de la guitare à 14 ans. Mais je faisais partie de groupes plutôt noisy, où chacun avait pour but de jouer toujours plus vite, toujours plus fort. Au fond de moi, je savais que j'attendais tout autre chose de la musique. Avec Low, j'ai atteint cet objectif : le groupe arrive au bout d'un processus psychologique et musical qui devrait nous ouvrir de nouveaux horizons, nous apprendre d'autres choses sur nous-mêmes que nous ne soupçonnions pas." Alan Sparhawk, le chanteur-guitariste de Low, s'exprime posément, avec la diction tranchée et les mots bien étayés d'un sain d'esprit que l'on aurait trop vite pris pour un illuminé. Il est vrai qu'il y a un an l'album I Could Live In Hope traversant l'Atlantique pour venir nous glacer discrètement l'échine, avait débarqué par ici en même temps qu'une vague de déglingués des synapses et de grands malades du coeur, d'une colonie de brasseurs musicaux et de pisse-douleur dont l'Amérique est devenue peu à peu l'effarant berceau. Facile, dans ce contexte, de contraindre Low au port de l'entonnoir : à sa manière, il semblait participer à la fascinante perte de raison d'un pays qui, écouté d'ici, ressemble de plus en plus à une terre d'asile de fous. Aujourd'hui, on n'accordera pas forcément au trio de Duluth, Minnesota, tous les gages d'une bonne santé mentale. Mais on mesure mieux combien son anormalité était inédite, buissonnière, moins toquée que dévorée par une idée fixe. Entre les bouquets de névrose d'un Smog et les gerbes de démence d'un Beck, Low proposait une musique avide de sérénité, quasi végétative, semblable à ces algues qui s'étendent à la surface des eaux dormantes comme une chevelure de noyée. Torpeur pulsative, guitares à bas régime, basse rampante, batterie à plat, halos de réverbération : ce groupe aurait dû s'appeler Slow. Chez lui, on aura cherché en vain un mouvement d'humeur, une détente nerveuse, une détonation: à aucun moment il n'aura déclenché d'explosion. On aura attendu en vain qu'un message, même incohérent, même boiteux, s'évade de ses lèvres: mais Low ne racontait rien, ou si peu, un mince tissu de non-dits, de salive ravalée, de sous-entendus passés en sous-main. L'escargot Low ne sortait guère de sa coquille, sa musique se taisait, taciturne et figée, en pleine hypothermie.

Il aura donc fallu attendre. Quelques semaines, quelques écoutes. Ce fut un agréable réapprentissage de la patience. L'occasion de constater que Low avait bien mieux à offrir qu'une musique dont le coeur semblait battre derrière une porte fermée à double tour. Certes, I Could Live In Hope ne fonctionnera jamais à l'énergie solaire : un an après, on lui trouve toujours la main froide et le visage fermé. Mais il est devenu l'un de ces amis sûrs et peu causants, au débit rare, lent et limpide, avec qui il est inutile de remplir fébrilement les blancs de la conversation. Car précisément, au fil des écoutes, la musique de Low s'est révélée ainsi, plus blanche que noire, plus épurée que massive. Moins autiste que pensive, moins murée dans son silence qu'absorbée par son travail de concentration, elle cherche à faire le vide en se ménageant des espaces, à trouver le calme en prenant son temps. On avait d'abord craint l'étouffement : ces trois marchands de sable mouvant, armés de leur oreiller musical, semblaient bien décidés à nous asphyxier. En fait, ils élargissent peu à peu notre horizon, aèrent notre espace vital. Pas de quoi repousser au loin les murs de nos chambres ni le front pionnier de nos discothèques. Mais cette musique démultipliée, décomposée, porte le sceau d'une calme persévérance : celle de trois âmes engagées dans la conquête d'une liberté désirable et fuyante - se sentir vivre, se sentir entier, ne serait-ce que le temps d'un disque.

"Nous ne sommes pas du genre lambin, à nous traîner toute la journée en regardant nos pompes. Nous vivons normalement. Personnellement, j'aurais même plutôt tendance à être un type hyperactif toujours en train de bouger, de parler. A tel point que je me fatigue un peu. Je me raisonne, je me morigène. J'aimerais être plus calme, plus posé, plus réfléchi, comme notre musique : elle est exactement ce à quoi j'aspire. Elle est l'expression d'un autre versant de ma personnalité, plus sombre, plus tourmenté, mais qui aspire à la paix. Il faut en passer par là, explorer des recoins un peu obscurs pour atteindre une certaine sérénité. C'est pour cela que notre musique est moins triste que sérieuse, moins désespérée que grave. J'aimerais tellement avoir tout le temps le contrôle de moi-même, cela me libérerait de tant de mes défauts ..."

Aux molles promesses de relaxation du new-age, Low opposerait donc une sorte d'introspection à la fois douce et exigeante. Il s'agit bien moins ici de se détendre au son de musiques quiètes que de descendre lentement au fond d'une mine de sentiments cachés, sans espoir de retour et avec risques de coups de grisou. En entrant dans Low, on rechercherait moins une évasion qu'une invasion, une prise de possession de soi, de ses territoires les plus reculés, les plus réfractaires. Voyage intérieur éprouvant, que les musiciens de Low mènent la respiration presque coupée et l'esprit tendu. " Je ne sais pas si les gens se rendent compte combien il est difficile de jouer tranquillement, en prenant son temps. Jouer lentement, en veilleuse, est une véritable bagarre avec soi-même, épuisante. Parce qu'il faut aller au plus profond de soi, parce qu'il faut faire preuve de discipline, de concentration, et qu'une personne comme moi en a besoin pour se contrôler. Toute la violence contenue, rentrée, de notre musique vient de là. Je ressors souvent complètement épuisé des répétitions, des séances d'enregistrement ou des concerts. Mais ce n'est rien en comparaison du bien-être que procure l'écriture d'une chanson. Nous n'avons jamais eu comme parti pris de donner dans le lugubre. Au contraire, tout est plus clair plus pur : les sons, les mots, les sensations. Rien ne peut nous échapper il n'y a plus rien de caché, plus rien d'enfoui. Balancer la sauce à la Slayer, à la Pearl Jam, se carapacer sous le bruit, ce ne sera jamais notre job. "

Avec le nouvel album, Long Division , l'impression se confirme: Low s'est bien inventé un langage - vocabulaire restreint, parole économe - et une gestuelle - ralentie, précise. Il s'est approprié un monde à la rudesse harmonieuse et aux lignes pures. Il y campe avec une constance qui ne tient guère du confort. Dans ces douze chansons, il s'astreint d'ailleurs à un nouveau resserrement sonore, temporel et sémantique : moins d'effets, moins de longueurs, deux ou trois choses à dire. Plus que jamais, le silence est là, quatrième musicien anonyme oeuvrant dans l'ombre, apprivoisé mais à l'affût, prêt à prendre le pouvoir. On l'entend se faufiler entre les instruments dans Shame ou Stay . On l'entend suivre à la trace le parcours de ces chansons qui tournent en boucle, en rond, en spirale, et dont il assouplit la lancinance naturelle. Pas si courant qu'un groupe s'acharne ainsi à tracer la même voie, à garder la même voix, avec autant de soin, de vigilance. "Il existe sans doute un code musical qui nous est propre. Nous essayons de l'améliorer, de l'infléchir lentement. Mais globalement nous nous y tenons, nous restons dans les mêmes limites : le trio guitare-basse-batterie, les tempos lents, notre technique musicale assez moyenne. Il faut faire avec ce que nous avons, inutile d'en rajouter. Nous verrons assez tôt s'il est besoin d'incorporer de nouveaux instruments. J'imagine que nous sommes dans la situation d'un peintre qui n'utiliserait que le noir et blanc : on a beau savoir qu'il existe un éventail infini de couleurs, si le noir et blanc permet d'aller au bout de ce que l'on veut exprimer, autant en rester là et aller jusqu'au bout de la démarche. C'est sans doute dans le même esprit que j'écris des textes de plus en plus concis, de plus en plus directs : quelques lignes me suffisent pour aller droit au but. Je ne comprends pas, ensuite, que l'on puisse nous décrire comme des désespérés chroniques. Nous n'écrivons pas de chansons pour suicidaires. Personnellement, je m'interroge plus que je ne me morfonds. Je me demande pourquoi certains sentiments sont compliqués, pourquoi certaines situations paraissent insurmontables. La musique de Low me permet d'éclaircir ces choses-là au lieu de m'y enfoncer. Lorsque les concerts se passent sans accroc, je vis des moments d'une grande intensité. J'ai l'impression de devenir enfin un type bien. "

Richard Robert dans Les Inrockuptibles n°18 du 12 juillet 1995
© 1995 Les Inrockuptibles Multimedia. Tous droits réservés

lien permanent