Chaque
année est, potentiellement, une « année Will Oldham »,
tant la discographie de ce dernier a une - fâcheuse, dirons
certains - tendance à s’allonger. Bientôt quinze
ans que Will Oldham compte dans le monde fermé du folk/rock
américain, à grands renforts de pseudonymes, comme
pour mieux suggérer la schizophrénie latente qui
affleure dans des paroles souvent torturées. Et c’est
sous son dernier avatar en date qu’il nous présente
The Letting Go, septième
véritable album sous ce pseudo princier et, c’est une
première, opus enregistré hors des Etats-Unis, sur
les terres tourmentées d’Islande.
Jusqu’ à présent, The Brave And The
Bold, sorti en tout début
d’année, n’a pas vraiment suffi pour obtenir le
label « année Will
Oldham », label pourtant facilement desservi entre
1994 et 1999. Car, à bien y penser, la collaboration
improbable entre les boucles de Tortoise et son folk
épuré s’est avérée convaincante,
sans plus. Un sentiment de déception nous taraude depuis
quelques années déjà, car, à vouloir
jouer sur tous les tableaux, Will Oldham s’éparpille,
se perd, se répète aussi. Collaborations diverses
(Tortoise, Matt Sweeney), live (Summer In The
Southeast) voire auto-reprises (pompeusement intitulées
Great Palace Music) ne nous feront pas dire
le contraire. Il n’en reste pas moins que chaque contribution
de notre p(r)ince-sans-rire préféré reste
intéressante, à défaut d’être
exceptionnelle. The Letting Go pourrait
peut-être changer la donne, en renouant avec ses bonnes
habitudes : des paroles mesurées sur des
accompagnements riches et bien pensés.
Il est
bien loin le temps des ballades minimalistes aux six-cordes
austères, sur fond de boîte à rythmes
fantomatique. Désormais, BPB a apprivoisé les
arrangements de cordes discrets, et plus
généralement, les ambiances pacifiées.
Dès Love comes to me, on
découvre avec bonheur à quel point le prince de
l’americana s’est assagi, posé, et cette
plénitude lui va à ravir. Dans une atmosphère
feutrée, suggérée par des cordes, BPB
évoque une fois de plus l’amour tel qu’il
l’affectionne : inattendu et invahissant.
Nouveauté à noter : il est soutenu par une voix
féminine assez haut-perchée, qui dessine des
entrelacs vocaux enchanteurs. Cette douceur fémininine, pour
le moins inahibituelle, saupoudre par touches discrètes la
majorité des titres, s’apparentant par moments
à des lamentations de sirènes (“The Letting
Go”, “God’s Small Song”).
La
musique de BPB s’en trouve transfigurée : il
enchaîne les morceaux acoustiques avec une inspiration
retrouvée, sans doute encouragé par cette nouvelle
muse. “Strange Form Of Life” par exemple, est
sous-tendu par une progression crescendo, tandis que “Cursed
Sleep” (single qui a précédé la sortie
de l’album) voit le chant de BPB plus assuré que
jamais, encouragé par quelques nappes de cordes. Car le
vilain petit canard du folk se laisse maintenant aller à des
passages langoureux (“I Called You Back”) ou
ténébreux, sur l’acme que
représente “The Seeding” : cordes, section
rythmique marquée et choeurs s’assemblent dans un
morceau d’une grande intensité, aux accents
dissonants. Et lorsque BPB retrouve son format favori (la ballade
acoustique), c’est avec le concours malicieux de sa choriste
(“Big Friday”), et quelques détails qui font la
différence : une rythmique aux accents
électroniques sur “Lay And Love” ou un xylophone
sur “Wai”. L’introspection, thème favori
de notre troubadour, est désormais au service d’une
nostalgie maîtrisée, rappelant ainsi Nick Drake
(“Cold & Wet”) ou Leonard Cohen (“No Bad
News”, “Big Friday”), deux aînés
prestigieux qui veillent sur cet album particulièrement
réussi. Encore une médaille - ou plutôt une
distinction honorifique - en prévision pour le barbu de
Louisville...
Julie
L-N sur Pinkushion le 13
septembre 2006
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droits réservés.
Il est
désormais de mise d'accueillir chaque nouvelle sortie de
l'autrefois quasi-intouchable Will
Oldham avec une certaine circonspection. Bien des fans le
confirmeront, qui ont été surpris,
échaudés voire très déçus par
les derniers projets du malicieux barbu (best of d'auto-reprises,
album live très dispensable, collaboration avec Matt Sweeney, ou un Master & Everyone un peu plat). Notre
méfiance nous aura même joué des tours,
puisqu'il y a peu encore, le single annonciateur de The Letting Go, la majestueuse ballade
Cursed Sleep, nous
semblait raté, ses arrangements de cordes
théâtraux nous rappelaient la grandiloquence lourdaude
des moments les moins inspirés de Sufjan Stevens. Pourtant aujourd'hui cette
chanson nous paraît l'un des incontestables sommets
mélodiques et vocaux d'un disque qui n'aura cessé de
s'imposer un peu plus au fil des réécoutes
successives.
Stylistiquement, The Letting Go
est un cousin de Master &
Everyone, en ce sens que le son y conserve cette même
qualité d'intimisme et de chaleur acoustique.
L'instrumentation, plus fournie, et la production, un peu moins
lisse, diffèrent néanmoins sensiblement. Outre une
section de cordes (jouées par des musiciens islandais)
très présente et Jim
White à la batterie, Bonnie
"Prince" Billy a invité ici Dawn McCarthy (alias Faun Fables) à chanter avec lui sur la
plupart des chansons du disque - la quasi-chanson-titre
étant même une véritable collaboration entre
les deux. Beaucoup pourront être irrités de la
présence de cette intruse au micro, mais on s'y habitue
assez vite, et il faut reconnaître qu'elle renforce
l'atmosphère intimiste, douce et romantique de The Letting Go - celle-ci étant
régulièrement pervertie par des textes souvent
étranges où l'obsession de la mort se fait
particulièrement sentir et magnifiée par une voix qui
a rarement été aussi pure.
Cette
formule fonctionne donc à merveille sur une grande partie du
disque, qui contient plusieurs des plus belles chansons
écrites par Oldham depuis
Ease Down The Road (voir les cinq
premiers titres du disque). Dans sa deuxième partie, le
disque a malheureusement tendance a se déliter quelque peu,
à devenir volage pour le meilleur ou pour le pire.
Bonnie s'improvise bluesman dans un
Cold & Wet dont la
présence est ici vraiment incongrue, mais une approche
très folk sur une relecture musicale du poème d'Emily
Dickinson Then The Letting
Go s'avère fort convaincante. La chanson
cachée Ebb/Tide est
d'un ennui total, tout comme à un moindre degré
God's Small Song, un
piètre hommage à la musique de Baby Dee qui méritait mieux.
The Seedling
récupère quant à elle les cordes du
Kashmir de Led Zeppelin pour un résultat
évidemment assez troublant. L'écart le plus
déroutant (quoique pas si étonnant) est la longue
ballade country FM I Called You
Back, qui semble dénuée de toute
aspérité (jusqu'au texte particulièrement
gnan-gnan - "Everytime we kiss, we find ourselves in love again"),
mais est au final loin d'être
désagréable.
C'est
cette versatilité et cette irrégularité
d'autant plus frustrantes que le disque avait
particulièrement bien commencé qui empêchent
donc The Letting Go de conserver une
vraie unité qui aurait pu lui conférer un statut de
petit classique Oldhamien. Nonobstant ces réserves, on a ici
la preuve que Bonnie "Prince" Billy
est encore capable de se réinventer avec goût, et que
son incomparable voix semble même se bon(n)ifier encore.
C'est déjà pas mal, et ça permet pour l'heure
de passer outre des errements qui semblent au regard des
beautés offertes par ailleurs assez anecdotiques.
Jean-Yves
B.sur mille-feuille.fr
le 26 septembre 2006
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