Genre : Country Folk
USA
Note : ****
Un groupe au nom obscur dont Jason Molina le chanteur-compositeur, est adepte du dépouillement.
Pas la
peine de compter sur les pochettes des deux derniers albums de
Songs: Ohia pour nous éclairer sur ce groupe obscur, dont le
nom évoque autant de choses qu’un soleil couchant pour
un non-voyant. Celle de Ghost Tropic, sorti en 2OOO, est
noire. Celle de Didn’t it Rain, noire aussi.
C’est à peine si Jason Molina l’omnipotent
chanteur-compositeur de ce faux groupe, s’est fendu de
quelques éclats blancs. Malgré cette opacité
assumée le bonhomme sillonne (discrètement) la
scène folk américaine depuis maintenant cinq ans.
Mais la carapace tend à se fissurer depuis le très
beau Ghost Tropic dont le succès (sans aucune
promotion) chez les disquaires indépendants ne se
dément pas, propulsant cet outsider sur les
Champs-Elysées du rock asthénique, entre Neil Young
et Bonnie 'Prince' Billy, aux côtés de Smog et
d’Herman Düne, non loin d’Arab Strap et
d’Idaho.
Divers pseudonymes. Jason Molina est
né il y a 28 ans à Lorain, dans l’Ohio, petite
ville des bords du lac Erié, d’une famille
d’instituteurs. Pas très doué pour
l’école, le garçon envisage rapidement de se
tourner vers la création artistique tous azimuts. Aux
dessins puis aux peintures qu’il effectue dans son coin, il
ajoute la réalisation de nombreuses cassettes de demos,
enregistrées sur un quatre pistes dans sa chambre, et
signées sous divers pseudonymes inspirés — de
Songs: Albian, à Songs: Radix, en passant par Songs:
Unitas.
Dans cet itinéraire somme toute classique pointe une
particularité : tandis que ses compositions ne varient pas
d’une longue et morne litanie, Jason Molina se
découvre une passion pour le heavy metal et le hard rock.
Iron Maiden, Black Sabbath, Metallica tournent en boucle dans son
magnéto, alors que ses propres textes parlent d’amours
perdues, de bus à prendre et de paysages coincés
entre une nationale et un drugstore. «J’ai grandi
en écoutant la collection de mon père. Des disques de
Buddy Holly et les premiers albums de rock et de rhythm &
blues. Dans les années 7O il l’a complétee avec
Patty Smith et Brian Eno. Le hard m’est apparu comme un
prolongement normal de ces disques. C’est une musique
très sérieuse, sans ironie, extrêmement
énergique. Elle est aux antipodes de ce que je fais. Pour
mes chansons, je suis davantage influencé par ce que je vis
et ressens tous les jours.»
Boulimique. Surtout, Jason Molina est un
vrai boulimique : depuis son premier album Songs: Ohia, en
1997, il a enregistré six autres disques. «La
composition, l’écriture et l’enregistrement me
maintiennent à flot et m’épargnent ces moments
de dépression qui me terrassent
littéralement», ressasse-t-il, comme tant
d’autres adeptes de la lenteur et du dépouillement.
Pour Didn’t it Rain, Jason Molina, qui vit
désormais à Chicago, a une nouvelle fois signé
textes et musiques. En répétant invariablement le
même schéma : écriture solitaire et
enregistrement en communauté, accompagné d’une
tournante de musiciens affiliés à la scène
indé anglo-saxonne. Des groupes tels qu’Arab Strap,
Appendix Out, Pinetop Seven ou Lullaby for the Working Class, ont
ainsi collaboré à la réalisation des albums
précédents.
Pour l’heure, la chanteuse Jennie Bendford et des musiciens
de country l’entourent, sur disques comme sur scène.
«En concert, je ne bouge pas, je chante et je joue de la
guitare. Bref, je ne fais rien de vraiment excitant. Je ne veux pas
faire dans le pittoresque ou l’exotique. J’essaie juste
de ne pas être ennuyeux et d’exprimer ce que je
ressens, à ce moment
précis.»
Bruno Masi dans Libération du
lundi 21 janvier 2002
© 2002 Libération. Tous droits
réservés.
Déjà le huitième album pour Jason Molina
et son Songs: Ohia, un chemin qui l’a vu démarrer en
1997 avec un album éponyme sous des accusations de clone des
Palace Brothers, – d’autant plus qu’un 7’
était sorti auparavant sur Palace Records, le label propre
de Will Oldham – pour trouver peu à peu sa voie propre
et asseoir une réputation de songwriter hors pair.
Parmi les musiciens qui interviennent dans cette dernière
déclinaison, on retrouve Jim Krewson et Jennie Benford de
Jennie and the Pinetops, quatuor bluegrass traditionnel de
Philadelphia. «Didn’t It Rain» y a
d’ailleurs été enregistré live, à
l’ancienne manière, chacun des morceaux en une prise,
tous les musiciens dans la même pièce, sans overdubs.
Guitares rurales, basse discrète, batterie et percussions et
reliefs, banjo épisodique et discrets, claviers
désespérés et absents, instruments à
cordes constituent le fondement, la matière de ce disque
sombre et chaleureux.
Tout ceci apporte une cohésion forte à l’album
et un sens de la terre et de l’authenticité
étonnant. Sept compositions, toutes longues et sombres comme
régulièrement chez Songs: Ohia. Une musique toujours
resserrée au minimum, toujours là pour épauler
le songwriting, jamais plus, jamais pour attirer l’attention
sur elle. Un album qui repose sur les lyrics et vocaux de Jason
Molina, plus que sur les mélodies. «Didn’t
It Rain» est ainsi une œuvre de post-folk
hantée, plus l’œuvre d’un conteur abattu
que d’un artisan méticuleux. Une sorte de dense
recueil de nouvelles plutôt qu’un roman
passionné.
Il ne s’agit pas d’un disque qui passe comme une lettre
à la poste. La pochette est austère, rappelle un peu
l’idée de disques des seventies, comme ceux de
Léonard Cohen, qui ne peuvent se révéler
qu’au prix de nombreuses écoutes. Il faut en quelque
sorte laminer ses compositions, mettre un pied dans la porte pour
en profiter, Jason Molina a l’art des compositions
austères qui se révèlent ne pas
l’être ensuite, une certaine frugalité, un
confort spartiate, mais authentique et apaisant. Un peu comme
jamais une chaise en plastique ne pourra donner les sensations de
repos et de gravité d’une chaise faite de bois, paille
et osier. Ici l’introspection se fait, devient
extérieure, ascétique.
Tout tient pas mal également au timbre de voix particulier
de Jason Molina, une voix haute et fragile, mais sûre
d’elle au-delà de son humilité et d’un
certain rigorisme tourmenté, un chant qui n’a que
faire des conventions écrites, qui trace les contours de son
propre chemin.
Dans «Didn’t It Rain» reviennent
fréquemment les références aux mots
«Blue» (blue
«mélancolique» et blue
«collar») et « Chicago » (Jason
Molina y a déménagé et s’y est
établi). Une sorte d’œuvre
intrinsèquement personnelle et sensiblement vécue
comme telle.
La plage éponyme de plus de huit minutes ouvre l’album
en se dépliant, lente déambulation acoustique au
chant désespéré sur les thèmes
d’une fraternité et d’une aliénation
d’un monde du travail peu enclin à la
compréhension et à l’égalité.
Life is hard, then you die. C’est un peu ça,
le morceau évolue comme l’on gravit un chemin pierreux
sur une pente ardue et sèche, battue d’un soleil
déclinant, épuisé et maculé de
poussière et sueur. Des cailloux dans les chaussures, les
mollets à la limite de la douleur, aspirant au repos de
l’arrivée mais quand même bien et l’esprit
sans brouillard.
Ballade nocturne, «Steve Albini’s
Blues», folk noir pur avec quelques accents country dans
le refrain en chœur, réflexions
désespérées et froides dans des contemplations
citadines de la lune : «on the bridge out of Hammond,
think about what's darkening my life, see the light of the
afterworld shining on the ruins». Difficile de saisir la
référence à Steve Albini. Sous le pont coule
une eau noire et menaçante, opaque sur laquelle se
reflètent de rares lumières.
La voix de Jason Molina rit presque de son désespoir dans
«Ring The Bell», de ne pas savoir quel chemin
prendre ou sur qui s’appuyer, «step by step
one’s beside me to kill me or to guide me».
Désespoir désabusé et non romantique, paysages
mornes, on ne se sait pas bien mais on passe à travers, la
vie est difficile et dangereuse, «i know serpents will
cross universes to circle around our necks» et tout
recule. Alors il faut marcher de l’avant, tenter de marcher
contre certains de ses propres courants, «why wouldn't i
be trying», et les dangers qu’ils suscitent dans
leur zone d’ombre. Massif.
Didierpour www.matamore.net semaine du 03 juin 2002
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