Qui est Jandek ?  posté le mardi 15 août 2006 15:00

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QUI EST JANDEK ?

En 2004, un internaute pseudo-nommé Phasme postait sur le forum de palace.free.fr un message dont l'objectif était de nous faire partager sa récente passion pour un étrange musicien américain baptisé JANDEK :

    "Je découvre avec ravissement la discographie pléthorique de Jandek (35 CDs qu'il a produit tout seul comme un grand, sous son label Corwood Industries, et ce, depuis 1978...). Voilà un artiste — au sens noble — qu'il convient de défendre. Je ne vais pas m'étendre sur le personnage, car tout est dit dans l'excellentissime site qui lui est dédié : tisue.net/jandek. Je vous invite à y faire un tour  - et vous verrez pourquoi il me semble que Jandek surpasse de loin tous les artistes qui se présentent sous l'étiquette (parfois frelatée) d'"indépendants". Et puis aussi, et surtout, il faut l'écouter : rien, sur notre planète, ne ressemble à Jandek - une sorte d'astéroïde musical, si vous voulez. Bien cordialement."

Depuis, j'ai à mon tour découvert  l'œuvre de Jandek : cette musique fait indiscutablement partie des choses les plus surprenantes que l'on puisse entendre : mélodies (souvent) absentes, minimalisme poussé à son paroxysme. Un conseil : évitez d'écouter cette musique dans votre voiture en partant travailler le matin. Car un disque de Jandek ne vous réveillera pas et ne vous mettra pas de bonne humeur pour la journée...

Voici l'essentiel de ce qui s'est écrit (en français) à propos de cet étonnant musicien résident à Houston, Texas. La presse française reste pour le moment quasiment muette sur le phénomène.

sources  internet:
jamrek.com
- jandek.free.fr , avec un merci tout particulier à Phasme.
- tisue.net/jandek : a guide to Jandek

sur lost songs -and- other blues:
- Discographie : 1981-2006
-
Biographie      : Phasme août 2005
. 4 articles

- Le K Jandek :                                  article Phasme juillet 2004
- Chronologie Corwood Industries :  article Phasme octobre 2004
- Le jeu de guitare de Jandek :         article L'arrangeur masqué juin 2004
- Les pochettes d'album de Corwood : débat Adri - Ryoji - Phasme décembre 2005
. 9 chroniques disques
- Glasgow Monday - The Cell (Live, 2006) : Phasme août 2006
- I Woke Up (1997) :                                       Phasme octobre 2004
- White Box Requiem (1996) :                       Phasme octobre 2004
- Twelfth Apostle (1993) :                               Phasme novembre 2004
- Somebody In The Snow (1990) :                  Phasme novembre 2004
- Telegraph Melts (1986) :                             Phasme novembre 2004
- Interstellar Discussion (1986) :                   Phasme octobre 2004
- Six And Six (1981) :                                      Phasme octobre 2004
- Ready For The House (1978) :                    Phasme mai 2006
. 3 chroniques concerts
- 12 novembre 2005, Hasselt (Belgique) : Ryoji
- 
18 octobre 2005, St Giles on the Fields, Londres (UK); : Phasme
- 17 octobre 2004, Instal04 Festival, Glasgow (Scotland) : Phasme

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JANDEK : discographie (1978-2006)  posté le mardi 15 août 2006 14:55

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DISCOGRAPHIE :

DISCOGRAPHIE  COMPLÈTE (46 CDs) ÉDITÉE par CORWOOD INDUSTRIES : disponible à un prix très abordable (7$ l'unité) chez le disquaire en ligne FORCED EXPOSURE
 
ci-dessous, 9 chroniques disponibles
0739 : Ready for the House (1978) -
0740 : Six and Six (1981) -
0741 : Later On (1981) -
0742 : Chair Beside a Window (1982) -
0743 : Living in a Moon So Blue (1982) -
0744 : Staring at the Cellophane (1982) -
0745 : Your Turn to Fall (1983) -
0746 : The Rocks Crumble (1983) -
0747 : Interstellar Discussion (1984) -
0748 : Nine-Thirty (1985) -
0749 : Foreign Keys (1985) -
0750 : Telegraph Melts (1986) -
0751 : Follow Your Footsteps (1986) -
0752 : Modern Dances (1987) -
0753 : Blue Corpse (1987) -
0754 : You Walk Alone (1988) -
0755 : On the Way (1988) -
0756 : The Living End (1989) -
0757 : Somebody in the Snow (1990) -
0758 : One Foot in the North (1991) -
0759 : Lost Cause (1992) -
0760 : Twelfth Apostle (1993) -
0761 : Graven Image (1994) -
0762 : Glad to Get Away (1994) -
0763 : White Box Requiem (1996) -
0764 : I Woke Up (1997) -
0765 : New Town (1998) -
0766 : The Beginning (1999) -
0767 : Put My Dream on This Planet (2000) -
0768 : This Narrow Road (2001) -
0769 : Worthless Recluse (2001) -
0770 : I Threw You Away (2002) -
0771 : The Humility of Pain (2002) -
0772 : The Place (2003) -
0773 : The Gone Wait (2003) -
0774 : Shadow of Leaves (2004) -
0775 : The End of It All (2004) -
0776 : The Door Behind (2004) -
0777 : A Kingdom he Likes (2004) -
0778 : When I Took That Train (2005) -
0779 : Glasgow Sunday (2005) -
0780 : Raining Down Diamonds (2005) -
0781 : Khartoum (2005) -
0782 : Khartoum Variations (2006) -
0783 : Newcastle Sunday (Live, 2 CDs 2006) -
0784 : What Else Does The Time Mean (2006) - 0785 : Glasgow Monday (Live, 2 CDs 2006) -
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JANDEK : Biographie  posté le mardi 15 août 2006 14:53

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JANDEK     
Nom donné par Sterling R. Smith, son maître d’ouvrage avéré, à une formation musicale qui œuvre depuis 1978 dans la plus farouche indépendance, sous l’enseigne du label Corwood Industries sis Houston-Texas – États-Unis.

‘Ballads, blues and brutals’ semblent le mieux caractériser la modalité d’une œuvre musicale, certes abondante – voire pléthorique – mais surtout atypique au regard des productions musicales contemporaines, tous genres confondus. Œuvre à la fois atonale et dissonante, où les frontières entre musique savante et musique populaire, entre l’audible et l’inaudible semblent s’effacer au profit d’une rare expressivité – soulignée par l’indigence volontariste des moyens techniques mis en œuvre – la rapprochant d’une forme d’arte povera, ou d’art primitiviste appliqué à la musique.

Il reste que le blues apparaît être le socle sur lequel s’appuie Sterling R. Smith pour exprimer un questionnement existentiel qui semble sans fin, ressassement non-dénué d'une imagerie poétique empreinte d'une grande originalité.

La formation Jandek se réduit le plus souvent à une voix en phase de catatonie (celle de Sterling R. Smith ou de quelque autre – homme ou femme – jamais identifiable, ni crédité) s’accompagnant (sans l’entrave d’une technique pré-établie) d’une guitare acoustique, électro-acoustique ou électrique – mais peut tout aussi bien s’étoffer de collaborations anonymes, conférant alors à l’album une forme plus brutale, plus agressive, proche des expérimentations bruitistes post-punk.

Née sur les cendres des années punk, et avec l’émergence de la vague ‘disco’ (censée s'approprier du fabuleux héritage de la ‘Soul music’), l’œuvre solitaire et ascétique de Jandek apparaît comme une entreprise vouée à l’incompréhension : d’un côté, Sterling R. Smith ne livre aucune clé permettant d’appréhender sa démarche (nul interview, ou presque – et, jusqu'à peu, nulle apparition en public) – et de l’autre, la texture profondément mélancolique et manifestement ‘déconstruite’ de l’œuvre, laissant une grande part à l'improvisation, la rend ‘intempestive’, 'atypique'.

Cette stratégie du secret s’est pourtant infléchie très récemment – et contre toute attente (le concert n’était pas annoncé) : lors du festival Instal04 de Glasgow, un représentant de ‘Corwood Industries’ s’est produit en public le 17 octobre 2004 pour la première fois, accompagné de Richard Youngs (basse) et de Alexander Nielson (batterie). Deux autres concerts ont eu lieu en Angleterre, annoncés ceux-là, en 2005 – et d’autres semblent prévus aux États-Unis, avec d’autres collaborations.

Après plus de 25 années d'anonymat, l'œuvre de l'entité Jandek investit donc la scène - sans pour autant se départir d'une profonde radicalité.

Phasme, posté sur l'encyclopédie en ligne wikipedia le 20 août 2005

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LE K JANDEK par Phasme  posté le mardi 15 août 2006 14:50

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LE K JANDEK :

« What’s he building ? » s’inquiète Tom Waits, dans « Mule variation » : il est avéré qu’il est question, dans ce sombre monologue accompagné d’une effrayante matière sonore, d’un certain Jandek.

Qui est Jandek ? Nous n’en savons rien - ce qui simplifie singulièrement le travail du biographe - aucune apparition publique, nulle interview (ou si peu). Un homme, un groupe, un concept ? - peut-être un jour le saurons-nous. Pour l’heure, et ce n’est pas plus mal, il faudra se contenter d’une œuvre... considérable : à ce jour, 36 albums sont sortis des ateliers de Corwood Industries, le label tout aussi mystérieux qui héberge l’ermite depuis 1978 - année où, à Houston-Texas, ont commencé à retentir les premières notes sidérantes de « Ready for the house » (kling/klong/kling), tout droit issues d’un fonds dont nous n’avons pas fini d’explorer les méandres, suivies immédiatement par un « I got a vision... » quasi... visionnaire. Une simple guitare scandaleusement « désaccordée », et une voix somnambulique déployant d’étranges mélopées dont la structure échappe à la bienséance du tutélaire « couplet/refrain », et une poésie non-dénuée de profondeur, toujours proche du questionnement existentiel, voire, à certains endroits, métaphysique.

Houston. Au cœur même du Texas - terre du pétrole, du dollar, de la peine de mort, des aéronefs et des faucons impériaux, et tandis que les Etats-Unis se prennent pour l’Amérique tout entière (et, plus récemment encore, pour la Terre entière) - un artiste affublé d’un nom d’espion de l’Est, forge parfois seul, parfois entouré d’un orchestre de fantômes électriques, une œuvre d’une parfaite désolation.

C’est que Jandek - loin d’être un artiste suicidaire - est un artiste tout à fait désolé : désolé pour lui, désolé pour le monde. Jandek est un artiste foncièrement poli - une politesse qui confine à l’humilité, et une humilité qui confine à son tour, en ces temps où seuls comptent l’image et le « calcul savant », à l’extravagance : l’oeuvre avant le créateur - l’attitude est, n’en doutons point, parfaitement et farouchement philosophique, donc sujette à l’incompréhension, au discrédit facile.

Et si parti pris il y a, il se retrouve également dans la texture de l’œuvre : Jandek, c’est avant tout de la musique, une musique qui n’oublie pas ses origines - mais toute la question est de savoir de quelle origine parlons-nous - et de quelle musique.

Certes, le blues - certes, les ballades crépusculaires autour d’un feu de bois, lorsqu’il s’agissait de peupler l’espace gigantesque dès que la menace animale glapissait au loin. Mais ce qui étonne le plus, à son écoute, c’est la déconstruction mise en œuvre, et que cette déconstruction ne semble pas avoir de limites, ni de frontières précises - ni, non plus, d’une intention clairement revendiquée : comme si l’atonalité et la dissonance ne constituaient que des éléments d’un décor sonore à une dramaturgie intérieure dont les tenants semblent provenir d’un gisement indistinct - hors de tout âge, mais toujours situé dans une géographie imaginaire, nocturne. Les « danses de mort » indigènes y côtoient des traces, ici et là, de rythmes ou d’accords orientaux (voire extrême-orientaux), de flamenco, de danses de l’Europe de l’Est, etc... - l’ensemble étant malaxé au fond d’un creuset rudimentaire, pour distiller une « musique du monde » méconnaissable, loin de tous les gulf-streams (et leurs nombreuses ramifications) de la musique populaire moderne.

Jandek nous invente, à travers ses étranges rêves éveillés, et au moyen de peu d’instruments, de techniques (les « moyens du bord »), une nouvelle musicalité, atemporelle, a-topique - dont l’écoute requiert une attention non seulement musicale, mais aussi, par effet de miroir - disons-le, « ontologique ».

Il n’est certes pas aisé de pénétrer dans cette jungle soniquement dépenaillée, catastrophique - à l’image, pourquoi pas, de notre monde. Cela requiert une forme d’adhésion volontaire, mais avant tout - beaucoup de patience. Jandek est un piéton - un « piéton considérable » - et ce à quoi il nous convie, c’est ni plus ni moins à un voyage hors des autoroutes, des routes, des sentiers. D’ailleurs, là où il marche, il n’y a pas de chemin : qu’un immense parterre de ronces, un sol jonché de chardons et de roches coupantes. Suivre ses pas, c’est obligatoirement se blesser. Mais lui, se blesse avant nous - mais ce qu’il nous fait découvrir - et qui ne peut se voir autrement - ce sont des fragrances nouvelles, des horizons insoupçonnés, de nouvelles constellations, des clairières sonores qui s’ouvrent soudain - lumineuses.

Après tout, qu’est-ce qu’écouter - et/ou faire de la musique ?

Mais écouter Jandek, c’est aussi - et j’allais dire : d’abord - faire l’épreuve d’une sonorité grisâtre, d’outre-monde, comme enregistré depuis les caves suintantes de l’enfer, ou quelque épais sanctuaire d’acier et de granit - ou mieux encore, quelque rebord déchiqueté d’un improbable astéroïde.

C’est faire aussi l’épreuve d’une voix atone, mate, catatonique, absente, distanciée, glaciale - écumant parfois en rages abstraites -, mais aussi d’accompagnements instrumentaux étranges par leurs textures loqueteuses, dramatiques, dissonantes, comme pour désigner et rendre sensible la ruine irrémédiable d’un ancien accord perdu.

Ecouter Jandek - et pas seulement avec ses seules oreilles (je prétends qu’on peut l’écouter avec les yeux), c’est - enfin - faire l’épreuve d’une perte douloureuse - à la fois archaïque et atemporelle. C’est - à une époque où la présence et la visibilité sont de rigueur - écouter l’absence murmurer ralentir sa voix vers de graves abîmes de mélancolie, ou emplir la vacuité de l’espace d’hallucinants tonnerres.

C’est entendre ce que nous ne savons plus entendre - l’écho de nos effrois à l’approche du noir, et du désaccord fondamental dont nous serions forcément, à la fois, la graine et le fruit.

C’est faire entendre le bruit du Monde.

C’est en dernier ressort, faire le deuil d’une illusion : celle qui consiste à penser que l’harmonie est possible sur Terre, et que seule l’harmonie est à même de sauver le Monde. Mais c’est oublier - et Jandek nous le prouve (et l’éprouve) avec une force inouïe - que si la musique pure existait, elle serait terrifiante et parfaitement inaudible. Or, Jandek, depuis plus de 25 ans, s’y brûle - comme le papillon de nuit qui tournoie dangereusement autour d’une ampoule électrique.

Pourquoi fait-il cela - là est toute la question.

Là réside la véritable énigme.

Peut-être se souvient-il des grands noms tombés, fauchés par la mort, sur les grandes scènes du monde - héros de la Chimérie, génies éphémères électrocutés par l’économie d’un « ici et maintenant » recyclé en « flux tendu » : combien d’artistes ont perdu leur sincérité, voire leur vie, écrasés - souvent bien naïvement - sous le joug d’une incroyable frénésie de lumière, de luxe, de pacotilles et de surproductions.

Qui est Jandek ? - ni plus ni moins qu’une fiction - une figure romanesque, car telle semble être la volonté de celui, ou de ceux, qui se dissimule(nt) derrière l’enseigne « Corwood Industries ». Et, pour le respect de l’œuvre, c’est nul doute mieux ainsi : le mystère est constitutif de l’œuvre, il en est la charpente, le squelette obligé.

L’histoire de la musique populaire américaine regorge d’outsiders, d’excentriques, d’extravagantes figures, de défricheurs de nouvelles terres, de nouveaux confins. Comme s’il y avait encore et toujours à faire reculer les frontières, au risque de se retrouver face aux fantômes du passé — tous ces peuples anéantis par l’arrogante domination occidentale, et dont les esprits hantent encore la conscience américaine. Que l’on songe à Robert Johnson — qui du blues en fait une arme pour conjurer le Diable : les résonances de ce combat perdu d’avance nous parviennent encore, émouvantes et magnifiques de sincérité et d’une douloureuse candeur.

Jandek — ou qui que ce soit réuni sous ce vocable — dans sa désolation, arpente à sa façon ces territoires calcinés, cette Amérique soigneusement dissimulée, loin de sa lumière abrutissante — cette Amérique découvrant ses ombres, ses cratères et ses cimetières, se découvrant enfin une Histoire.

Sommes-nous pour autant en présence d’une expérimentation musicale ? Certes non, si l’on considère l’expérimentation musicale comme un acte conscient de ses possibilités infinies, et des possibilités infinies de la matière sonore — acte fondé sur des préalables et des stratégies, en vue de décadrer le souffle et lui proposer de nouvelles directions plus en capacité de décrire le monde — ou, dans le meilleur des cas, de le transformer.

Dans le cas de Jandek, l’expérimentation est toute autre. Pour paraphraser Mallarmé (évoquant Rimbaud), on pourrait presque dire que Jandek “ s’opère vivant ” du blues, et s’y adonne opiniâtrement, opus après opus — dans la plus farouche des solitudes, tel un Prométhée du Nouveau Monde, sur son bout de rocher aride. Qu’il se construise, de son vivant, une œuvre posthume — cela n’aurait rien d’étonnant, tant est forte la défiance qui semble l’animer vis-à-vis de toute marque de reconnaissance et de toute “ mondanité ”, voire de toute “ modernité ”.

Génie pour les uns (quelque chose comme un Mozart des décombres), déséquilibré pour les autres (mais, sur les bords, où se tient l’équilibre ?) - Jandek poursuit, exemplairement libre (comme ayant toute l’éternité devant lui et n’ayant de compte à rendre à quiconque), son chemin étroit comme le filin du funambule, et qui ne mène sans doute nulle part (ce qui est encore à prouver), en n’affirmant rien d’autre que son œuvre (la dématérialisation de l’artiste, plutôt que celle de l’objet d’art) - une œuvre d’une sincérité sans failles, dénuée de toute imposture, et riche en enseignements sur les détours inexplorés de toute expérience créatrice, musicale ou non.

Une œuvre au noir, mais pas forcément tragique - il suffit, peut-être, de se rappeler que lors de ses (rares) lectures publiques, Kafka riait à gorge déployée (et faisait rire son monde) en lisant le Procès... Le rire, de même, est froid - mais bien réel, chez Corwood - nul danger, donc, qu’un jour Jandek vienne chanter sous le casque d’un GI cherchant à étourdir son cerveau avec des rythmes « festifs » au moment d’un massacre d’innocents.


Phasme - juillet 2004 -

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JANDEK: chronologie par Phasme  posté le mardi 15 août 2006 14:45

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CHRONOLOGIE DES ÉVÉNEMENTS chez CORWOOD Industries :

1978 – Parution de ‘Ready for the house’. D’abord sous le nom de ‘The Units’, l’album est ensuite crédité du nom de ‘Jandek’ (‘The Units’ étant, à l’époque, le nom d’un groupe californien, très vite disparu) . Il est tiré à mille exemplaires, ne se vend absolument pas : les rares personnes qui se le sont procuré le jugent pour la plupart inepte, tout juste bon à être rangé parmi les plus mauvais disques jamais enregistrés par ‘quelqu’un qui se prétend musicien’ – ou, au pire, à être transformé en freesbee. Par la suite, les albums s’enchaîneront à un rythme industriel, tirés – cette fois, sans doute par mesure de prudence – à trois cents exemplaires. Les ventes, bien évidemment, ne s’améliorent pas – la politique de Corwood en matière de publicité étant des plus rudimentaires (une simple affichette apposée sur la devanture d’un disquaire de Houston annonce régulièrement la sortie du dernier album).

1993 – Parution de Twelfth Apostle. Dernier album fabriqué en vinyle.

1994 – Parution de Graven Image, premier album directement produit en numérique.

1999 – Tous les albums analogiques reparaissent sous la forme numérisée (avec de légères transformations). Les vinyles, quant à eux, deviennent indisponibles – mais commencent à faire l’objet de spéculations sur internet.

2003 – Au début de cette année (Janvier/Février), des photographies de Corwood ont été exposées à Amsterdam. Une chose me trouble de plus en plus : les activités de Corwood semblent se focaliser sur la vieille Europe (certaines des dernières pochettes sont des photographies prises en Irlande, le concert a eu lieu à Glasgow, l'expo s'est déroulé à Amsterdam...). Jandek serait-il définitivement en froid avec son continent ? Ce qui est certain, c'est que du point de vue corpulence, Jandek ne doit pas passer inaperçu à Houston Texas, parmi les mangeurs de T-Bone.

2004 – Un ‘représentant de Corwood Industries’, à Glasgow, se produit en public – ce qui constitue une première dans l’activité de l’entreprise. Une prestation bénévole, dans la mesure où elle était incertaine jusqu’au dernier moment (manifestement, une exigence de Corwood). Selon toute vraisemblance, les termes du contrat entre Corwood et les organisateurs du concert – après sept mois de négociations – font notamment droit à Corwood de disposer non seulement du son, mais aussi des images de la prestation. A noter que ce concert s’est déroulé le 17 octobre 2004, soit une semaine exactement avant la sortie officielle du DVD ‘Jandek on Corwood’ réalisé il y a quelques temps, et destiné – selon les deux cinéastes responsables de ce long métrage – à faire connaître le personnage ‘Jandek’ au travers d’interviews et de témoignages de gens sensés avoir quelque chose à dire sur celui-ci. Pur hasard ? Volonté de court-circuitage ? Une chose semble certaine : Corwood est désormais en mesure de présenter des images. Et dans la logique de : ’I need to move them’, il serait très étonnant que celles-ci ne suivent pas le même chemin emprunté par le son. A noter également que beaucoup de gens ont été étonnés de l’aisance dont a fait preuve le ‘représentant de Corwood’ lors de sa prestation. C’est oublier que Jandek, depuis plus de vingt-cinq ans, s’est produit en ‘live’ (certes, devant personne – ou si peu) et n’a fait qu’improviser sa musique au fil de son inspiration du moment – et avec les moyens ‘techniques’ et les personnes qu’il a jugé utiles et suffisants.

Autre coïncidence, sur laquelle je voudrais revenir : l’affaire Derrida. Même si le doute persiste quant à l’authenticité de la signature ‘Jandek – musician – Houston Texas’ sur le livre d’or du Times en hommage à Derrida – philosophe plus admiré aux Etats-Unis qu’en France, je reste troublé par un parallèle qu’il serait tentant d’établir entre deux démarches (l’une de pensée et l’autre d’expression artistique) fondées sur la notion de ‘déconstruction’. La ‘déconstruction’, c’est ce qui arrive, une fois que tout (concepts, présupposés, etc…) est évacué. C’est une notion – pour faire simple – qui vise « à redonner du jeu, à rouvrir des perspectives de mouvement, dans des pensées ossifiées et figées ». La grande question qui a hanté Derrida : «celle de l’ouverture, du possible encore inouï, de l’avenir en réserve». Je m’égare peut-être, mais il me semble que l’expression musicale de Jandek s’accorde parfaitement avec cette interrogation – ou disons, ce souci.

Que reste-t-il en effet si on évacue de la musique toutes les notions d’harmonie, d’accord, de mélodie, de rythme, de couplet/refrain ? Il reste Jandek. Je veux dire : il reste quelque chose d’ouvert et de libre. Corwood Industries, non pas une entreprise de démolition, mais une entreprise de déconstruction ?

Alors, peut-être que Jandek ne fait effectivement pas partie de la vaste famille des musiciens ou des compositeurs de musique – mais se situe définitivement ailleurs, dans une démarche volontairement ‘déviante’, consistant à prendre appui sur la dissonance comme étant ce qui redonnerait du jeu dans l’espace sonore. La dissonance n’a certes pas attendu Jandek pour exister. L’histoire de la musique regorge de cas où la dissonance est utilisée d’abord à dose homéopathique puis de façon systématique, notamment pour aggraver un motif orchestral, ou – plus récemment – pour décentrer l’audition. Le blues extrême de Jandek a ceci de particulier : entre 1978, année où a retentit les accords faux de ‘Naked in the afternoon’ et aujourd’hui, l’exercice de son art n’a fait qu’évoluer dans le sens d’une aggravation de la dissonance, et du caractère aléatoire de son jeu. Et maintenant, nous avons l’image. Quel sens faut-il voir à cet enchaînement de faits ? Mystère.

Ce qui est sûr, c’est que l’astéroïde se rapproche de la Terre.

(Appendice – « J’entendais le nom de Maurice Blanchot autrement que comme le grand nom d’un homme dont j’admire et la puissance d’exposition, dans la pensée et dans l’existence, et la puissance de retrait, la pudeur exemplaire, une discrétion unique en ce temps, et qui l’a toujours tenu loin, aussi loin que possible, et délibérément, par principe éthique et politique, de toutes les rumeurs et de toutes les images, de toutes les tentations et de tous les appétits de culture, de tout ce qui presse et précipite vers l’immédiateté des médias, de la presse, de la photographie et des écrans »
Jacques Derrida – 2003.)



Phasme - octobre 2004 -

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